Entre copines / Nos marmots

Anorexie et boulimie : quand manger devient un calvaire

Les troubles du comportement alimentaire (TCA) sont en augmentation partout dans le monde. La France n’y échappe pas, avec 6,5 millions d’obèses. Les adolescents sont les plus touchés : 20 à 30 % d’entre eux souffrent de TCA. Si l’obésité fait l’objet de campagnes de prévention et d’une prise en charge sérieuse, d’autres troubles restent en marge des préoccupations de santé publique, comme l’anorexie et la boulimie. 600.000 jeunes, surtout des filles, sont pourtant concernés.

L’obsession du poids

Tout a commencé pour Amélie quand elle faisait beaucoup de natation. Son père voyait en elle une future championne. Dès l’âge de 11 ans, elle part en famille d’accueil pour rejoindre une ville où exerce un excellent entraîneur. Les entraînements se font en maillot de bain : le corps est dévoilé, surveillé, mesuré. Son entraîneur encourage la jeune fille à perdre du poids pour augmenter ses performances. Elle suit ses conseils, et tombe peu à peu dans l’excès. A quinze ans, elle entre en internat pour continuer sa pratique sportive intensive. Elle n’a pas de cadre. « La maladie pouvait faire ce qu’elle voulait de moi » regrette Amélie. Personne ne fait attention à ce qu’elle mange, personne ne s’alarme de la voir maigrir.

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Quand elle emménage avec son amoureux de l’époque, il ne se rend compte de rien : elle ne mange qu’une fois par jour, avec lui, le soir. « Pas le temps de manger » est son excuse préférée. Quand elle devient maître-nageur, elle ne pèse que 33 kgs pour 1,80 m. Mais nul ne semble trouver cela inquiétant : elle est très mince, elle fait beaucoup de sport, c’est normal. Pourtant, la vie de la jeune fille ne tourne qu’autour des calories. « J’étais devenue une vraie calculatrice ambulante » dit-elle. Chaque bouchée est longuement analysée. Plus rien d’autre n’existe que les calories. Amélie est atteinte d’anorexie mentale et ne le sait pas.

 

Elle sent bien que quelque chose ne va pas, pourtant : elle refuse toute vie sociale pour ne pas se confronter aux repas partagés. Dans son travail, elle médite sur ce qu’elle a mangé le matin et ce qu’elle pourra envisager de manger le soir au lieu de surveiller les baigneurs. Et devant son miroir, elle ne voit pas qu’elle est squelettique. « Je me voyais maigrir, mais pas au point de trouver cela alarmant. J’étais contente de perdre du poids, c’était l’objectif. En fait, mes fonctions vitales étaient altérées, mon cerveau n’analysait plus correctement, mais je ne m’en rendais pas compte ».

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Diane tombe quant à elle dans la boulimie à 17 ans et, très vite, le nombre de crises s’intensifie. « Dès 18 ans j’ai vécu seule et j’ai pu faire des crises en toute tranquillité, jusqu’à trois par jour. Il m’arrivait de quitter des soirées pour rentrer faire une crise chez moi. Je perdais mes cheveux, mes gencives étaient abimées… Pour moi c’était une drogue, qui me soulageait de ma souffrance intérieure. Je me voyais comme un monstre, énorme. Tout lieu ou évènement qui me mettait sous le regard de l’Autre, ou en proie au rejet de l’Autre, accentuait cette souffrance, et donc la maladie ».

 

Les deux jeunes filles se sentent coupables. « La culpabilité est un sentiment qui émerge fréquemment dans les consultations, confirme Nicolas Sahuc, diététicien spécialisé dans les troubles alimentaires, attaché au CHU Lapeyronie de Montpellier, conférencier et consultant pour l’émission Toute une histoire sur France 2. Cela crée une demande obsessionnelle du « quoi manger ». Il me semble que les messages nutritionnels donnés par les campagnes de prévention, tout comme les nouvelles communautés alimentaires (vegan, sans lait, sans gluten, etc) contribuent à faire naître le sentiment de fauter, d’être coupable d’avoir mal agi ou mal choisi « le bon aliment ».

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Une image de soi déplorable

On ne tombe pas dans l’anorexie ou la boulimie tout à fait par hasard. Certains facteurs favorisent l’apparition de la maladie, même si chaque cas est unique. Diane confie : « Le vomissement, c’est la décharge, le moyen d’évacuer une forme de souffrance, un trop plein de souffrance. On vomit ce qu’on ne peut pas dire, parce qu’on n’a pas toujours les mots, qu’on ne comprend pas toujours soi-même pourquoi on est si mal… Ce comportement donne la sensation de contrôler quelque chose : son image. Moi j’avais ce rituel de vomir, puis je me regardais dans le miroir. J’avais les yeux injectés de sang, pleins de larmes, et je discutais avec moi-même. Pourquoi fallait-il en passer par là ? Je me regardais et je me disais que la vraie moi, c’était ça… une pauvre fille ! ». Elle se sent comme une junkie, accro à sa maladie comme à une drogue. « Difficile de guérir puisque c’est une drogue en vente libre » ironise Diane. Et que l’abstinence totale est impossible.

 

Pour Amélie, même regard sur elle-même, plein d’incompréhension. Elle se sent anormale mais vit sa maladie comme une fatalité. Ses tentatives de suicide pour échapper à l’enfer de son obsession calorique n’y changent rien. Alors elle devient elle aussi boulimique, pour pouvoir manger sans prendre de poids. Les deux jeunes femmes partagent avec toutes les personnes atteintes de ces troubles le même problème : elles veulent contrôler au maximum leur image, dont elles ne sont pas satisfaites.

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Nicolas Sahuc identifie un certain nombre de facteurs qui peuvent influencer l’apparition de la maladie : les événements comme les deuils, la perte d’un emploi, un déménagement, l’adolescence, la pratique sportive, la valorisation de la maigreur dans la famille, les régimes au sein de la famille, mais aussi une vulnérabilité génétique. Cependant, il rappelle que les paramètres sont multiples et que tout le monde ne développe pas ces troubles même s’il y a présence de tous ces facteurs. L’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) précise en outre que « le perfectionnisme, une faible estime de soi, des manifestations anxieuses ou dépressives précoces pourraient favoriser la survenue de ce trouble. Des stress précoces variés ont aussi été incriminés (difficultés périnatales, maltraitances, abus…). ». Dans tous les cas, la personne transfère sur la nourriture un manque affectif patent.

 

Quelle prise en charge ?

Ce n’est pas l’entourage d’Amélie qui l’a poussée à se faire hospitaliser. C’est en voyant à quel point elle « pourrissait la vie » de son nouveau fiancé, en compliquant à outrance tout ce qui avait un rapport proche ou lointain avec un repas, qu’elle se décide à franchir le pas. Elle est en danger de mort mais l’ignore : le jour de son admission, elle découvre que son cœur ne bat plus que 35 fois par minutes, et qu’elle est incapable de monter un escalier.

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Aujourd’hui, elle déplore la façon dont elle a été prise en charge à ce moment-là. « On m’a mis à l’isolement total, je n’avais le droit de voir personne, ni de téléphoner. J’étais dans le service des alcooliques, et c’est vrai qu’il y a une parenté entre ces deux maladies. Mais quand je suis ressortie, je n’étais pas guérie du tout. En fait je me suis fait virer parce que j’avais été surprise en train de fumer une cigarette ». La Fondation de France, qui mène une campagne en faveur de la lutte contre les troubles alimentaires, reconnait que la prise en charge de ces maladies est encore aléatoire. Les délais d’attente sont très longs, les services spécialisés manquent… Quand on peut y accéder, alors la prise en charge est pluridisciplinaire et pas seulement focalisée sur la psychothérapie. « Elle s’articule entre les dimensions nutritionnelles, somatiques du corps, et les dimensions psychologiques, précise le spécialiste Nicolas Sahuc. Si, dans la prise en charge de la boulimie, l’efficacité des thérapies cognitives et comportementales est à hauteur de 50 %, pour l’anorexie mentale ce sont les thérapies familiales qui montrent une efficacité chez les adolescents. La recommandation est de travailler en équipe avec des personnes spécialisées dans le domaine ».

 

Pour celles qui demeurent rétives à l’approche psychologique, comme Diane, la maladie se poursuit avec des phases plus ou moins intenses. Dans le cas de la jeune femme, ce qui a porté un véritable coup de frein, c’est une autre maladie, plus grave. Le traitement qu’elle doit prendre chaque jour, dont sa vie dépend, ne peut être vomi. Elle est aussi devenue maman, ce qui lui a procuré une certaine confiance, ainsi qu’une force nouvelle. « Mais quand j’ai des jours difficiles, je rechute, avoue-t-elle. Ce sera ainsi toute ma vie. Je ne fais que rarement des crises, je me soigne, ça s’améliore. Cela dit j’ai toujours su que cette maladie était un symptôme indissociable de mon incapacité à m’inscrire dans une norme ou à nouer des relations amoureuses saines. Je savais que la boulimie ne me décevrait jamais, qu’elle continuerait à me soutenir quels que soient les coups durs. ». La boulimie, Diane la vit paradoxalement comme quelque chose qui l’aide, qui la soutient, qui l’identifie aussi. Et cela ne l’incite donc pas à vouloir la faire disparaître totalement.

Comment prévenir ces troubles ?

Tout d’abord, veiller au bien-être affectif de l’enfant semble constituer une donnée essentielle, et pas seulement pour prévenir les troubles du comportement alimentaire. Certains professionnels pensent qu’une réponse univoque aux pleurs du nourrisson, auquel on donne à manger quand on ne sait pas interpréter ses cris, pourrait également être en cause : un accompagnement par les PMI peut donc s’avérer utile. La nourriture ne doit pas être perçue comme une compensation, une récompense, un substitut à d’autres besoins, affectifs notamment.

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De plus, comme le souligne Nicolas Sahuc, il faut compter en premier lieu sur « les bonnes dispositions d’une famille à résoudre ses problèmes internes. Il existe des situations de TCA qui vont se résoudre spontanément sans l’aide de spécialistes. Si la difficulté commence à persister, plus d’un mois environ, il est important de prendre contact avec les associations de sa région, qui aiguilleront vers des professionnels spécialisés. Plus le délai est court entre le dépistage et la prise en charge spécialisée, plus les chances de sortir rapidement et sans conséquences sur la santé de l’individu est garanti ».

 

Aujourd’hui Amélie et Diane sont mamans de deux petites filles. Pour la première, c’est la sortie de la maladie, grâce à un thérapeute privé, qui a permis cette maternité : sous l’emprise de l’anorexie, son cycle hormonal était à l’arrêt. Pour la seconde, c’est la naissance de sa fille qui a permis de trouver la force de combattre les excès de la maladie. Dans les deux cas, la relation affective forte avec leur enfant est une victoire sur la maladie. Amélie considère « ne pas avoir vraiment vécu » durant les 9 années qu’a duré sa plongée en enfer et craint que sa fille ne succombe au même trouble. Sa vigilance et sa joie de vivre en sont décuplées. « Je me sens beaucoup plus forte maintenant que j’ai vaincu cette folie » se réjouit-elle.

 Pour aller plus loin :

Site internet sur l’anorexie et la boulimie

Association d’entraide, groupes de parole autour des troubles du comportement alimentaire.

Fédération nationale des associations de TCA

Mieux comprendre les troubles du comportement alimentaire

Merci à Amélie, Diane (prénom modifié) et au diététicien Nicolas Sahuc pour leurs témoignages.


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