Psycho

Avons-nous raison d’avoir peur?

Autour de moi, je vois des gens qui ont peur : de se faire agresser, de parler aux inconnus etc… Aujourd’hui, la peur ne semble jamais avoir été aussi forte dans nos sociétés. Pourquoi ?

 

Crédit Pixabay

Crédit Pixabay

Un sentiment de peur élevé malgré une époque secure

 

La peur est normale et indispensable. En effet, elle me sert de signal d’alarme pour me protéger face au danger. Imaginons : je me réveille un matin. Je n’ai plus peur de rien. Je traverse la route sans regarder. Alors je perds ma barrière de protection. Je me retrouve face à un danger : me faire renverser.

Cette peur est universelle. Mais elle peut aussi exister sous une autre forme, spécifique de nos sociétés modernes. La peur, via ce qu’on appelle le sentiment d’insécurité. Pourtant, nous n’avons jamais vécu dans une époque si sécurisée. Je me pose alors des questions. Est-ce que mon voisin qui ne sort plus de chez lui pour ne pas se faire agresser est face à une peur réelle ou imaginaire ? Ou est-ce moi qui ai perdu mon signal d’alarme naturel ?

Attention ! Je ne dis pas que :

– Les guerres ne font pas d’innombrables victimes

– Personne ne se fait agresser

– Le risque de guerre est nul

– Il n’y a ni pédophile, ni psychopathe

 

Je tiens juste à prendre du recul sur notre société moderne et occidentale au jour d’aujourd’hui. A relativiser une idée, celle qui amène mon voisin à me dire dès qu’il me croise – « avec ce qu’il se passe aujourd’hui ! C’est si dangereux !».

 

Ce type de réflexion montre que mon voisin est angoissé par le monde qui l’entoure. Comme je l’aime bien, j’aimerais l’amener à relativiser. Et accessoirement qu’il arrête de me saouler avec ses « vous avez vu ces jeunes rôder dans le quartier hier soir ? Il est temps que je mette une serrure supplémentaire »

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Concrètement, lorsqu’il me dit : « Tu te promènes toute seule le soir ? Mais ça ne va pas ! c’est risqué !! ». Je lui réponds : Ok, vas-y, choisis une époque pour aller y faire un petit tour. Ça va être sympa, tu verras !… le Moyen-Age ? Ça marche… Tu sais, à cette époque, la  vie était extrêmement violente.  » Les documents suggèrent d’inimaginables déchaînements affectifs où chacun quand il le peut s’abandonne aux joies extrêmes de la férocité, du meurtre, de la torture, de la destruction et du sadisme…  » (Elias, Norbert, La Civilisation des mœurs). Pendant des siècles, il était quasiment impossible de se promener seul dans la rue sans se faire dépouiller. L’homicide et l’infanticide ont été considérés comme des crimes au début du 16ème Siècle. Avant cela, ils n’étaient pas vus comme immoraux. La violence, les meurtres et les supplices faisaient partie du quotidien. Alors ? Cher voisin, ça te dit un petit voyage dans le temps ?

 

Assassinat de Jean sans Peur au Pont de Montereau

Assassinat de Jean sans Peur au Pont de Montereau

Sources de la peur : influence médiatique et société individualiste

 

Robert Muchembled (Histoire de la violence)  affirme qu’en sept siècles, nous avons réduit notre violence de 99%.  Alors, pourquoi mon voisin a-t-il peur ? Car la violence réelle et le sentiment d’insécurité sont deux choses différentes. Même si la violence individuelle diminue, beaucoup ont l’impression qu’elle augmente. Pourquoi un tel écart entre la réalité et la représentation que mon voisin en a ?

 

Influence médiatique : La peur se vend bien

A l’époque, les médias n’étaient pas là pour relayer la violence. Aujourd’hui,  l’information se développe d’une manière phénoménale. Quand j’allume la télé, les yeux écarquillés, j’ingurgite un tas d’informations sur les dangers de notre quotidien. L’insécurité, les viols, les pédophiles et j’en passe…

Les reportages à sensation se multiplient. Pour mon voisin qui passe son temps à regarder la télé, c’est la guerre à l’extérieur de son logement.

Personnellement, je comprends mon voisin. Si je regarde la télé, je ne sors plus de chez moi sans avoir peur. Les images diffusées se confondent avec ma réalité. Pour peu que je sois un minimum humain, je ressens cette violence. Cela renforce mon sentiment d’insécurité car je sens que je n’ai pas le pouvoir d’agir face à cette peur.

 

James Garner and Jack Kelly in Maverick (1957)

James Garner and Jack Kelly in Maverick (1957)

Pourquoi les médias diffusent des informations qui entretiennent notre peur ?

Car la peur vend. La concurrence dans le secteur médiatique implique que les médias privilégient l’émotion. Je ne suis plus amené à comprendre par l’information. Je suis amené à ressentir : la souffrance, l’insécurité etc….

Différentes études montrent que ce sont les personnes qui sont le plus à l’abri qui ressentent le plus fortement le danger. L’inquiétude influencera d’avantage un public isolé. Mon voisin a peur. Alors il reste enfermé et regarde les faits divers qui légitiment sa crainte de sortir. Il ne confronte pas sa peur avec la réalité. Il est dans un cercle vicieux.

 

Crédit Mr Bullitt. La guerre des mondes

Crédit Mr Bullitt. La guerre des mondes

La peur dans nos sociétés individualistes

La peur de mon voisin découle également du fait qu’il vive dans une société individualiste. Son seuil de tolérance à la violence est bas.

Petit retour en arrière sur nos sociétés traditionnelles avec Alexis de Tocqueville. Imaginons mon voisin à une époque où le sens de l’honneur est valorisé. Il a une force morale qui implique une résistance à la peur. Son courage peut le conduire à se sacrifier pour la société. Il est prêt, bouclier et épée à la ceinture.

Tocqueville disait que « plus un phénomène désagréable diminue, plus ce qu’il en reste est perçu comme insupportable ». C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. La violence a diminué. Pourtant, elle est beaucoup plus insupportable pour mon cher voisin qu’elle ne l’était à l’époque. Dans les médias, il entend parler de la violence mais n’y est plus habitué dans sa réalité. Voilà ce qui crée son sentiment d’insécurité.

Vincent de Gaulejac explique que cette société individualiste est facteur d’isolement. Notre mission à tous aujourd’hui: s’épanouir individuellement. Notre société ne propose plus d’idéaux collectifs.  Les défoulements collectifs – moyens de se décharger de ses émotions négatives/violentes – ont diminué. Mon voisin se retrouve alors seul face à ses angoisses.

Par ailleurs, sa peur vient de l’écart entre ses attentes et la réalité. Les différentes avancées de nos sociétés modernes lui ont fait croire à une société sans violence où il pourrait maitriser sa vie. Dans cette illusion d’un monde aseptisé, le monde n’est pourtant pas sans danger. Il peut par exemple attraper une maladie grave dans un hôpital, censé le protéger. Ainsi, il a l’impression que les institutions ne jouent pas leur rôle de protecteur. Alors, il a peur. Cependant, j’aimerais préciser à mon voisin qu’une société sans déviance n’existe pas et n’existera jamais. Je ne dis pas qu’il ne faut pas essayer de réduire la violence ou les déviances. Je dis qu’une société à risque zéro est fantasmée et qu’il est bon d’en être conscient !

 

Avant de laisser tranquille mon voisin (qui va finir par ne plus m’adresser la parole), j’aimerais lui dire que le premier pas pour sortir de l’angoisse individuelle ne semble pas si compliqué. Prends ta télécommande et appuies sur Off… Puis, dans cette société où chacun s’occupe de son bien être individuel, il est peut-être nécessaire de se préoccuper du bien-être collectif. Afin de remplacer ce « “mal être ensemble” qui sert de caisse de résonance à nos angoisses individuelles. »

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2 Comments

  1. Pingback: 9 étapes pour maîtriser la colère - Libellules Magazine

  2. Andry celine says:

    Super article Laure,j ai adoré et c est tellement vrai….
    Merci !

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