ça déméninge !

Rencontre avec Denis, un SDF comme les autres.

Il est assis par terre à côté de la porte du Tabac. Il vient de se faire virer de devant la Poste par l’agent municipal. Il ne fait pas chaud ce matin, l’air est vif. Et puis, des SDF, dans les minuscules villages de France, on n’en croise pas beaucoup : c’est réservé aux villes, en principe. Il tire sur la fin d’un mégot. Je lui demande s’il veut du tabac, puisque je vais m’acheter des cigarettes.
– Comme tu sais ? demande-t-il, interloqué.
C’était sa dernière clope roulée, et dans sa casquette posée devant lui, pas de quoi acheter un nouveau paquet de tabac. Je ne savais pas. Je lui ai proposé du tabac parce que j’allais en acheter. Si je m’étais rendue chez le fleuriste, pas sûr que j’en aurais fait autant. Il m’indique sa marque préférée. J’entre chez le buraliste.
On discute cinq minutes, dans l’air frais de cette matinée calme. Il est sympathique, j’ai envie de lui donner un peu de cette chaleur humaine qu’il dit ne plus voir nulle part. Je l’invite à boire un café. Il n’en revient pas.

images3
Il, c’est Denis. La cinquantaine très marquées par des années de rue. Il n’est pas devenu alcoolique, il en est fier. Dans ses vêtements trop grands, il parle comme un poète. Il a le regard bleu, limpide.
Il m’explique qu’il est venu dans ce village parce que le presbytère offre un local aux sans domicile. 3 jours, trois jours de répit pour manger chaud et ne pas dormir n’importe où, comme un chien. Une porte à fermer à clé et la possibilité de « ne plus voir toutes ces sales gueules, ces hypocrites ». Pas une nuit de plus : c’est la règle.

Il arrive de Vendée. Il espère pouvoir aller dans le Tarn : « là-bas, les gens sont gentils, il y a des artistes, des philosophes, des gens qui me regardent normalement, des vrais humains quoi ». La veille, il a rencontré un Polonais au local. « Un gars hyper gentil, pas comme les Français, sauf toi, toi et quelques-uns, mais vous n’êtes que des gouttes d’eau dans l’océan ». Il est éperdu de reconnaissance simplement parce que je lui ai offert du tabac, un café et surtout, surtout, ma considération. Parce que je n’ai pas eu peur ou honte de parler avec lui. Parce que je lui ai souris, sincèrement.

images
Attablés devant notre café, nous faisons sensation. « Regarde-les, ces égoïstes, ils nous prennent pour des fous ». Et c’est vrai que dans ce petit village de 2000 habitants, les regards ne sont pas tendres vers notre table. Pourtant, Denis est propre, sobre, parle très bien, est tout ce qu’il y a de plus normal. De plus humain. Mais ils l’ont vu faire la manche.
Denis raconte : Dimanche, j’étais à la sortie de la messe, à quelques kilomètres de là. Il y a avait une femme qui vendait des calendriers, pour les pauvres, soit-disant. Les gens lui donnaient des billets de 10 euros. A moi, rien. Quand tout le monde a été parti, elle m’a regardé droit dans les yeux avec un sourire narquois, et elle m’a filé un euro. Un pauvre euro, à moi pauvre parmi les pauvres. Alors qu’elle avait plein de billets. C’est tout magouille et compagnie. Les Emmaüs, tu crois qu’ils font la charité ? Rien du tout. Ils vendent les vêtements qui leur sont donnés. J’y suis allé l’autre jour, lors d’une vente justement. Ils m’ont dit de dégager. Ils avaient pas le temps. Moi j’avais froid, je voulais un manteau, il y en avait plein. Mais non, fallait payer. Ils vont te donner une paire de chaussette, un pauvre pull, mais les vêtements en bon état, les beaux habits, ils se les gardent pour les vendre. Le directeur, la secrétaire, ils ont un salaire grâce à ces ventes. Ils ne pensent qu’à eux. Y’a des gars qui triment pour eux toute la journée, à Emmaüs, pour faire le tri et tout. Et ils n’ont rien. Alors que le directeur, la secrétaire et tous les sbires, ils ont des salaires.
C’est comme les restos du cœur, c’est de l’arnaque. Au centre de F., y’a des convois de Mercedes qui viennent, la nuit, pour tout piquer. Tout le monde le sait, même les flics. Et personne ne fait rien. C’est comme ça partout, pour tout. Y’a plus d’humanité. Il n’y a pas si longtemps, ils s’entretuaient à coup de hache, tous ces cons. C’est pas si différent. Maintenant ils se battent à coup de Mercedes et de carte bleue, mais c’est pareil. On nous parle de l’Europe sociale, haha, ça me fait rigoler ! Tout est mensonge, tout est faux. Il n’y a aucune place pour les gens comme moi, ceux qui ont raté la marche. On vous fait croire qu’on s’occupe de nous, mais c’est faux. C’est que du blabla. Il n’y a plus d’humanité, toi tu es un ange, mais des gens comme ça y’en a plus.

images1
Je m’insurge, je l’assure qu’il y a beaucoup de personnes prêtes à se battre pour un monde plus juste, qui font ce qu’elles peuvent, qui ne sont ni égoïstes, ni individualistes. Il reste sceptique : il n’en rencontre que rarement. Je lui demande pourquoi il ne va pas en ville, là où il y a plus de foyers pour les sans-abris.
Ah ma pauvre, les foyers, mais jamais de la vie j’y retourne. J’ai essayé oui. Des dortoirs de cent personnes, un par étage, avec des matons qui tournent la nuit parce que chaque matin y’a des cadavres. Un couteau planté dans le dos. Trop de violence. A force d’être considérés comme des chiens, ils se comportent comme des bêtes. La rue, ça rend pas aimable tu sais. Et les personnes des associations, y’en a des bien, c’est sûr, mais la plupart ils nous traitent comme si on était la lie de l’humanité, sans aucun respect.

index
Denis est en colère, contre tout et tout le monde. Il porte sur moi un regard ébahi, parce que je suis « du bon côté de la barrière » et que malgré cela je ne le méprise pas. Il n’a pas l’habitude. Il me raconte que les adolescents l’insultent sans cesse, lui crachent dessus. Les adultes l’ignorent ou le font déguerpir. Il n’y a plus que chez les curés qu’il trouve refuge. Mais tous ne sont pas des saints, à l’entendre.
Comme je n’ai rien à faire, je gamberge toute la journée. Il faudrait remettre de la morale à l’école, que les jeunes soient mieux éduqués. Il faudrait qu’ils apprennent à se comporter en vrais humains, à ne pas juger quelqu’un sur les apparences. Il faudrait que tous ces cons qui ont le pouvoir dégagent, et que l’argent donné pour les pauvres serve à vraiment aider les pauvres, les gens qui n’ont rien, comme moi. Ils ne pensent qu’à eux, ils se servent des nous pour s’enrichir. C’est pas beau de ce côté-ci de la vie tu sais, non c’est pas beau. Ce qui est vraiment dur, c’est pas de ne rien avoir, pas même un coin chaud pour dormir. Non ce qui est vraiment dur, c’est de constater jour après jour qu’il n’y a plus d’humanité, de vraie humanité. Chacun pour sa gueule, plus aucune gentillesse. Ça ne coûte rien, pourtant, la gentillesse. Même ça les gens ne le donnent plus.

index1

Une femme passe, nous lance un regard réprobateur. Regarde sa mise en plis, y’en a pour 70 € au moins, et tu crois qu’elle me donnerait 20 centimes ? Jamais, elle croit que je suis une tache, que je ne fais pas honneur à la France. Mais moi j’aimerais bien lui faire honneur, à la France. Faudrait qu’elle me le permette. J’ai pas réussi à l’école, j’ai pas trouvé la bonne case, j’ai pas eu de chance non plus. J’ai fait ce que j’ai pu, c’était pas suffisant. Est-ce que pour autant ça lui donne le droit de me regarder comme ça ?
Tu sais autrefois, le gendarme, le curé, ils connaissaient tout le monde dans le village. Il y a avait de l’entraide, de la compréhension. Maintenant, ils sont mutés tous les quatre matins, les gendarmes, les curés, les autres. Et tu sais pourquoi ? Pour empêcher que les gens s’associent, se mettent ensemble et disent « stop ». Ils détruisent sciemment le lien social, pour rester bien au chaud sur leur piédestal de merde. Tout est fait pour que les gens ne réfléchissent plus ensemble. N’agissent plus ensemble. S’ils ne le faisaient pas, ils seraient en danger, et ils le savent.

images2
Denis m’invite à boire un café au « local », là où il passera encore une nuit. Ça lui fait du bien de parler, je le sens. Je décline pourtant : j’ai rendez-vous. Il comprend. Bien que ses propos soient emplis de colère, il n’est pas violent pour deux sous. Je lui demande ce que je peux faire pour l’aider. Rien, tu as déjà fait beaucoup, ça a illuminé ma journée. Hier le Polonais, toi aujourd’hui, ça me suffit, j’ai pas besoin de plus.
Denis me raccompagne jusqu’à ma voiture. Il va aller dans la forêt, pour « ne plus voir toutes ces gueules de cons ». C’est là qu’il aime à se ressourcer, dans le silence feuillu qui murmure qu’une autre vie est possible.

 

Si vous souhaitez venir en aide aux SDF, pensez au 115 du particulier : vous pouvez accueillir chez vous, pour une nuit ou plusieurs, des personnes dans le besoin. Et sinon, une heure de votre temps vaudra bien plus qu’une pièce lancée sans un regard.
Partagez et likez !
Tags: , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Vous aimez notre magazine ? Abonnez-vous !