Cinéma et DVD / Vie citoyenne et initiatives solidaires

Le film « Demain » tient-il ses promesses ?

Sorti le 2 décembre et ayant fait l’objet d’une campagne médiatique importante, le film « Demain » de Cyril Dion et Mélanie Laurent était très attendu.

En tous cas je l’attendais depuis des mois et des mois, d’autant plus que j’avais participé à son financement sur une plateforme de crowdfunding. Mais c’est un peu comme l’attente du Père Noël, ce genre d’événement : on est impatient et en même temps on a peur d’être déçu. C’est donc à la fois fébrile et heureuse que je suis allée le découvrir.

L'équipe de Demain a cherché tous azimuts les solutions

L’équipe de Demain a cherché tous azimuts les solutions

Le pitch du film, dès le départ, était alléchant :

Alors que l’humanité est menacée par l’effondrement des écosystèmes, Cyril, Mélanie, Alexandre, Laurent, Raphäel et Antoine, tous trentenaires, partent explorer le monde en quête de solutions capables de sauver leurs enfants et, à travers eux, la nouvelle génération. A partir des expériences les plus abouties dans tous les domaines (agriculture, énergie, habitat, économie, éducation, démocratie…), ils vont tenter de reconstituer le puzzle qui permettra de construire une autre histoire de l’avenir.

Et comme la COP 21, semble-t-il, ne sera qu’un accord au rabais, autant voir de suite comment on peut se retrousser les manches.

Le documentaire commence par un flash-back : les auteurs de l’étude parue dans le prestigieux Nature, deux scientifiques de renom, expliquent, en gros, qu’on va tous crever ou qu’à tout le moins ça va être la Berezina. La sixième extinction massive d’espèces (dont la nôtre) est en marche.

Les deux scientifiques auteurs de l'article publié dans la revue Nature, à l'origine du projet "Demain"

Les deux scientifiques auteurs de l’article publié dans la revue Nature, à l’origine du projet « Demain »,

Anthony Barnosky et Elizabeth Hadly

Le cadre posé, voici donc Cyril Dion et Mélanie Laurent sur la route des initiatives fécondes qui disent qu’un autre monde est possible : celui où le changement serait source de bien-être pour la planète et pour nous.

Manger, d’abord

Le changement climatique imposera à court terme des modifications importantes au niveau de l’agro-alimentaire. Le spectre de la famine plane puisque les sols sont appauvris et que la population ne cesse d’augmenter (nous serons 9 milliards dans 20 ans). Or pour vivre, il faut manger. Les cinéastes présentent donc, en France et à Détroit, des gens comme vous et moi qui font de la permaculture ou de l’agriculture en ville.

A Détroit, l'objectif est de parvenir à l'autonomie alimentaire

A Détroit, l’objectif est de parvenir à l’autonomie alimentaire

Car l’avenir, apparemment, c’est de cultiver ses tomates en ville, et de donner son compost aux campagnards. 70 % des Terriens habiteront en ville en 2050, il est donc logique que la production alimentaire se développe dans les espaces urbains. Les fondatrices des Incroyables Comestibles, deux Anglaises, témoignent ainsi d’un élan qui semblait fou au départ (semer des carottes devant le poste de police, imaginez un peu…) mais qui a déjà essaimé dans 300 communes sur 25 pays.

 

Les fondatrices des Incroyables comestibles

Les fondatrices des Incroyables comestibles

L’épineux problème de l’énergie

Ok, admettons que nous citoyens, nous adoptions le jardinage bio sur nos balcons et le long de nos trottoirs, et que les lobbys de l’agro-alimentaire s’écroulent faute de clients. Restera toujours le problème des énergies fossiles, qui polluent à tout va et asphyxient la planète. On veut bien se mettre au vélo, mais ça ne va pas suffire !

La géothermie alimente la majeure partie des infrastructures en Islande

La géothermie alimente la majeure partie des infrastructures en Islande

Cyril et Mélanie rient doucement. Ils nous emmènent en Islande, où la géothermie alimente en eau chaude la majeure partie des habitations. Les spécialistes incluent la France dans les pays ayant les ressources pour étendre ce procédé à grande échelle. Et pour enfoncer le clou, direction le Danemark, où les pouvoirs publics se sont alliés aux habitants pour investir dans un immense parc d’éoliennes. Résultat : dans quelques années, le pays sera débarrassé à 100 % des énergies fossiles et ne fonctionnera plus que via les énergies renouvelables. Cerise sur le gâteau, la facture énergétique des résidents est ridicule par rapport à celle que vous devez régler chaque mois. Avouons que ça fait rêver…

Parc d'éoliennes sur les côtes danoises

Parc d’éoliennes sur les côtes danoises

Oui mais les entreprises, alors ?

Nous voici partis dans le Nord de la France, où une entreprise de papèterie fonctionne depuis 20 ans selon un processus écoresponsable : alimentée par des panneaux solaires et la géothermie, l’usine économise l’eau par d’ingénieuses innovations, et recycle tous ses déchets. Et si les investissements ont été importants au départ, l’entreprise est désormais largement bénéficiaire, de 5 millions d’euros. Comme quoi, c’est possible.

L’usine Pocheco ressemble à une vitrine de l’écologiquement correct : tout, ou presque, est recyclé, les déchets sont utilisés comme des ressources, papier, encre et électricité proviennent de sources renouvelables. La toiture végétalisée attire la biodiversité tout en isolant les ateliers. En récupérant les eaux de pluie, l’usine est devenue quasi-autonome en eau, elle est aussi surplombée de ruches et bordée par un verger. Pocheco consomme  10500 tonnes de papier chaque année mais replante jusqu’à 110000 arbres par an, au gré des commande.

La gestion des déchets

Jusqu’à présent, le film « Demain » se montre plutôt convaincant puisque les expériences présentées le sont à grande échelle : elles sont donc applicables, il ne s’agit pas d’hurluberlus vivant au fin fond du Larzac. Mais je reste sceptique quand aux montagnes de déchets générés par nos 7 milliards de poubelles. Le tri sélectif c’est bien, mais les chiffres restent moroses quant au recyclage à grande échelle.

Aucun souci, Cyril et Mélanie vont me prouver que j’ai tort de douter. Nous voici à San Francisco, la ville aux 840.000 habitants qui recycle 80 % de ses déchets (bientôt 100 %). Or on est aux Etats-Unis, c’est à dire au pays de l’hyper-consommation.

Ce ne sont pas des déchets, mais des ressources !

Ce ne sont pas des déchets, mais des ressources !

Les habitants sont tous munis de trois poubelles et s’ils ne trient pas correctement, ils doivent payer une amende. Cela peut paraître un peu sévère, mais les résultats sont là. 600 tonnes de déchets organiques sont récoltés chaque jour puis transformés en un compost très riche revendu aux agriculteurs pour une somme modique. Grâce à ce compost, les vignerons californiens n’ont pas besoin d’engrais chimique. Un superbe cercle vertueux ! Il est donc clair qu’une volonté municipale affirmée, prête à financer les infrastructures adéquates, suffit pour éradiquer le problème des déchets.

Imaginez un peu que toutes les villes et villages du monde en fassent autant… Les océans redeviendraient propres (après qu’on les ai nettoyés grâce à l’invention de ce jeune garçon), les très polluants incinérateurs disparaîtraient, les engrais chimiques aussi, et des millions d’emplois seraient ainsi créés. Ce modèle est si efficace qu’une trentaine de villes américaines l’ont dupliqué.

Oui mais… Car il y a toujours un « mais ». Pour mettre tout cela en place, il faut une volonté politique. Et comme les industriels dictent leur loi aux politiques, on a du mal à croire que tout cela soit possible. Certes. Mais le film « Demain » n’est pas à court de solutions.

Changer de modèle politique

Cette fois c’est en Inde, au pays des castes (c’est à dire un des plus inégalitaires qui soit) que nous emmènent les cinéastes. L’écologie politique consiste à imiter l’écosystème naturel : tout se mélange et il n’y a pas de chef. C’est ainsi qu’un Intouchable (la plus basse caste) est devenu maire d’un village et l’a métamorphosé en peu de temps grâce à une idée simple : ce sont les habitants qui décident. Ils se réunissent régulièrement pour prendre ensemble les décisions qui les concernent. Résultat : les castes s’entremêlent et pratiquent le bon voisinage, les habitants s’investissent dans la réhabilitation des zones sinistrées, la réparation des routes, la collecte des déchets, tous les enfants vont désormais à l’école (ce qui n’était pas le cas avant), etc.

Assemblée citoyenne

Assemblée citoyenne

 Le principe est simple : si je décide, je m’investis. Et ça marche puisque 8 villages ont adopté le même modèle et s’en portent on ne peut mieux.

Autre alternative proposée, celle de David Van Reybrouck, Historien, écrivain, qui suggère une démocratie par le tirage au sort.

La dérive oligarchique des démocraties occidentales est dénoncée depuis longtemps et il n’est pas absurde de l’imputer au mécanisme électoral, fait de clientélisme et de renvois d’ascenseurs… Dans cette forme de démocratie participative et délibérative, des citoyens tirés au sort prêteraient main forte aux élus. En redonnant une place aux citoyens issus de tous les milieux et de toutes les strates professionnelles, on redonnerait la voix au peuple pour prendre les décisions qui le concernent.

Pour étayer son propos, l’écrivain cite notamment les jurés d’Assises (tirés au sort) qui prennent toujours fortement à coeur leur mission, ou des expériences menées au Texas, démontrant que les décisions sont plus sages si elles suivent ce procédé que lorsqu’elles sont prises par les seuls élus : c’est ainsi que le Texas, gros producteur de pétrole, est devenu l’Etat américain le plus riche en… éoliennes !

Le nerf de la guerre… ou du changement bénéfique

Autre volet exploré dans ce film didactique, l’argent. Si puissant qu’il rend aveugle et sourd toute personne qui cherche à en obtenir davantage… Comment le désacraliser, pour qu’il cesse de tout gouverner ? Les monnaies locales pourraient apporter la solution. Elles permettent en effet de redynamiser l’économie d’un territoire et n’ont aucune valeur en dehors de celui-ci. Ce qui signifie, en clair, qu’elles réduisent fortement la spéculation. Il en existe d’ores et déjà plus d’une vingtaine en France. Un chiffre qui augmente rapidement.

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 Bilan ?

Comme les quelques 10.000 donateurs qui ont participé au financement du film, je suis satisfaite. Oui, ça en valait la peine. Non seulement les images sont belles, la leçon de choses convaincante, les alternatives présentées réalisables, mais en plus l’ensemble donne un véritable espoir, un élan, un souffle... une envie d’aller voir tous ses voisins, ses amis, ses collègues et de leur dire : allez, arrête de ronchonner, on s’y met, tu vas voir c’est possible !

Seul bémol, le volet qui concerne l’éducation. La Suède et la Finlande offrent certes des modèles sociaux enviables mais je reste sceptique sur leurs principes éducatifs qui, pour performants qu’ils soient auprès des indicateurs comme PISA, fabriquent aussi des enfants rois devenant des adultes incapables de supporter les frustrations. S’il est évident que la façon d’éduquer est primordiale pour faire advenir un nouveau monde plus sain et plus intelligent, la piste proposée par le film « Demain » n’est pas la seule alternative possible, et d’autres me semblent plus efficientes.

Quoi qu’il en soit, je vous encourage très vivement à aller le voir, à organiser des projections et surtout, surtout, à croire de toutes vos forces que le changement est possible, là, maintenant, quoi qu’il puisse ressortir de la COP 21 et aussi sombre l’avenir puisse-t-il paraître. Il n’y a pas de fatalité. Il n’y a que des idées à mettre en oeuvre.

 

 

 

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3 Comments

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