ça déméninge !

La liberté de choix est-elle vraiment une chance ?

Pour beaucoup, la liberté de choix participe au bien-être. Alors que le nombre de produits de consommation se multiplie et que l’on peut sélectionner son conjoint entre des milliers sur Internet, cette société de l’hyper choix est-elle vraiment source de satisfaction ?

 

La liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix

La liberté guidant le peuple – Eugène Delacroix

Trop de choix tue le choix

Choix d’hier et d’aujourd’hui

Il y a 50 ans, ma vie aurait été toute tracée. J’aurais hérité du travail de mon père ou je serais devenue femme au foyer comme ma mère. J’aurais vécu dans la même ville toute ma vie. Mes parents auraient également pu arranger mon mariage. Et j’aurais eu des enfants très jeunes. Les choix étaient quasi inexistants si on les compare à ceux de nos sociétés modernes.

 « Dans notre époque dérégulée, individualiste, où l’on se voit de moins en moins dicter sa conduite par sa famille ou par son village, c’est l’intégralité de la vie qui est entrée dans le règne de l’hyper choix », analyse le philosophe Gilles Lipovetsky.

Mais maintenant, je me demande : où ai-je envie d’habiter ? Quelles études pourrais-je faire ? Avec qui vais-je faire ma vie ? Tous les biens matériels et les questions existentielles sont concernés : mon métier, mon mode de vie, mes lieux de vacances, mes activités du week-end, mon sachet de pâte, mes vêtements etc…

Sur les sites de rencontres, s’affiche un panel d’options de plus en plus précis sur les personnes que je peux rencontrer. Je tente d’identifier le profil parfait. Au supermarché, c’est exactement pareil. Face à des centaines de yaourts devant moi, je ne sais plus lequel prendre. Lequel serait le meilleur ? Le chocolat ? Le sans sucre ? Je ne sais plus…

Ma vie est une question de choix à chaque instant. Face à une multitude d’options, je suis un peu perdue. Loin de moi l’idée de revenir à une époque dans laquelle ma vie serait toute tracée, mais je me pose des questions sur les conséquences de cet hyper choix.

 

Statue de la liberté. (c) RaouTman

Statue de la liberté. (c) RaouTman

Responsable de ses choix et donc de son bonheur ?

Cette liberté me permet-elle de profiter pleinement de ma vie ?

Grâce à ma liberté individuelle, je serais l’actrice de ma vie et de mon bien-être. Face à toutes les possibilités que j’ai dans ma vie, je suis censée être heureuse.

Renata Saleci a écrit un livre passionnant sur ce sujet (La tyrannie du choix – 2012). Elle parle de l’idéologie du choix dans laquelle l’injonction à devenir « soi-même» nous fragiliserait. Cette idéologie augmenterait mon angoisse  ainsi que mon sentiment d’insatisfaction. Ayant la responsabilité de mes décisions, je suis responsable de mon bonheur. La société m’aurait soi-disant donné toutes mes chances à travers ces possibilités de plus en plus nombreuses. Je me sens alors responsable si je n’ai pas la vie que je voulais.

Cette liberté n’est donc pas si idyllique qu’elle en a l’air. Nous allons voir que les contradictions qui y sont liées sont fortes.

 

Comment être sûr de faire le bon choix ? (c)Kgbo

Comment être sûr de faire le bon choix ? (c)Kgbo

Conséquences de l’hyper choix : paralysie, regrets voir dépression

La paralysie et le regret : « il y a forcément mieux ailleurs »

Pour Barry Schwartz (Le paradoxe du choix : comment la culture de l’abondance  éloigne du bonheur – 2006), la liberté de choisir n’a pas rendu les gens plus heureux.  Au contraire, elle entraine très souvent la paralysie. Avec un nombre d’options important, il m’est si difficile de choisir que je suis paralysée en remettant tout au lendemain (et cela indéfiniment…).

Si je surmonte ma paralysie, c’est de l’insatisfaction que je vais ressentir. Imaginons que je souhaite m’acheter un four. Il y en a cinq qui me plaisent. Finalement, mon four ne me satisfait pas complétement. Il n’est pas parfait. J’imagine que j’aurai du en prendre un autre qui aurait été mieux. Lorsque je pense qu’il existe un choix parfait, je suis facilement déçue par le mien et je suis donc insatisfaite.

Sur les sites de rencontres, je pense aux diverses options possibles. Ne pourrais-je pas en trouver un plus fort, plus gentil, plus beau ? (J’ai une poupée Ken si tu veux…;-)). La multitude des possibilités que j’ai aujourd’hui m’amène à penser qu’il y a certainement mieux ailleurs. Et cela participe aux nombreuses ruptures conjugales dans notre société car il devient difficile d’être heureux dans le temps.

Trop de choix tue le choix

Trop de choix tue le choix

Les psychologues Amos Tversky et Daniel Kahneman, expliquent que les gens sont plus sensibles à la possibilité de perdre quelque chose qu’à celle de gagner quelque chose. Lorsque je dois choisir entre plusieurs objets, je dois renoncer aux autres. Plus j’ai de possibilités, plus la probabilité d’avoir des regrets est grande. Je vais alors souvent renoncer, plutôt que d’avoir des regrets.

Coût de cette liberté: consommation de notre énergie et dépression

Cette liberté est une chance mais elle a un coût.

Je passe mon temps à chercher le meilleur appareil électrique, le meilleur resto et la meilleure école pour mes enfants. Cela me prend une très grande partie de mon temps. Par exemple, je dois m’acheter une nouvelle table basse. Je me rends chez Ikea. Je vais passer mon dimanche entier à évaluer le meilleur choix en cherchant le rapport qualité prix le plus intéressant. Je compare les prix et les avis sur internet. Le danger est qu’en essayant d’obtenir la perfection, je peux toujours chercher…. car elle n’existe pas. Les conséquences sont la frustration, le stress et le sentiment d’échec. Car j’ai le poids de ma réussite sur les épaules.

La société de l'hyper choix génère du stress et de la culpabilité

La société de l’hyper choix génère du stress et de la culpabilité

Schwartz explique que cette situation participe aux dépressions en nombre croissant de notre société. Les gens sont censés être plus libres et plus heureux car ils ne manquent de rien. Pourtant, il n’y a jamais eu autant de personnes sous anti dépresseurs. Ecrasés par toutes ces décisions à prendre et imaginant que les choix qu’ils font ne sont peut-être pas les meilleurs, ils regrettent et culpabilisent.

Par ailleurs, ces choix consomment une énergie considérable en m’empêchant de penser à autre chose. J’en oublie l’essentiel et je ne vis plus le moment présent.

Pour Renata Saleci, étant obsédés par nos réussites personnelles, nous en oublions le collectif ainsi que la solidarité.

« On ne pratique plus la critique sociale mais seulement l’autocritique.»  «  La honte de ne pas réussir a remplacé le combat contre l’injustice » (Renata Saleci – La tyrannie du choix)

 

La liberté de choix, c’est bien. Néanmoins avoir un gigantesque éventail de possibilité devant soi ne semble pas bénéfique, loin de là. Essayer de se limiter dans ses choix permet d’être plus satisfait de son quotidien. Car savoir apprécier ce que l’on a sans regretter les autres possibilités semble amener à un bien être plus important. Surtout si cela permet de libérer du temps et de l’énergie pour s’investir dans quelque chose de plus pertinent et de constructif pour soi-même et les autres…

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