La question du mois

Ma chère Terre, ma chère mère

Je te demande pardon, au nom de tous les miens.

Je fais partie d’une espèce qu’on appelle les Hommes. C’est drôle tu sais, on dit « les Hommes » alors que la moitié d’entre nous sommes des femmes. Cela te donne une petite idée du manque de respect et d’objectivité dont nous sommes capables. Dans certaines langues, on utilise un terme neutre, comme « Human being », être humain. C’est dire si le langage a son importance.

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En ce moment, nous sommes nombreux à penser à toi. Des tas de gens se réunissent pour trouver des solutions, ou plutôt pour se mettre d’accord sur certaines solutions destinées à te sauver. Parce que nous avons pendant longtemps oublié que nous étions tes enfants, que nous t’aimions, que nous avions besoin de toi. Et que sans toi, nous ne sommes rien.
Cette réunion s’appelle la COP 21. Elle a pour objectif annoncé de réduire au niveau mondial les émissions de gaz à effet de serre. Nous nous sommes en effet rendu compte que si nous continuions à utiliser des énergies fossiles et à développer un certain mode de vie, ton climat s’emballerait et beaucoup de choses changeraient. Des terres disparaîtraient, d’autres deviendraient stériles, des tempêtes nous secoueraient régulièrement etc.

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Une partie des gens qui siègent dans cette réunion ne le font que pour sauver leurs intérêts. Ils n’ont pas intégré la notion de respect de la Vie. Il leur est bien égal que des espèces animales disparaissent chaque jour, que tes océans soient plein de plastique, que tes rivières soient pleines de produits toxiques et tes entrailles bourrées de déchets nucléaires ou industriels. En revanche, ils ont bien compris que certains bouleversement induits par le changement climatique viendraient mettre à mal un certain nombre de choses, comme leur puissance financière, leur pouvoir quel qu’il soit. Ces personnes voient le monde sous un angle utilitaire. La Vie est là pour les servir, et non l’inverse.
Chère Terre, pendant longtemps nous avons été soumis à tes lois, comme des nourrissons puis des enfants. Tu nous as nourris, protégés, éduqués. Tu n’as rien demandé en échange, en mère pleine d’amour et de mansuétude. Nous avons grandi, nous avons appris à marcher, à grimper sur tes montagnes, à traverser tes océans. Puis nous nous sommes émancipés de toi, nous avons fait notre crise d’adolescence. Nous t’avons reniée pour affirmer notre identité, pour explorer notre puissance.

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Nous sommes aujourd’hui sur le début de la fin de cette adolescence violente et insouciante. Nous nous disons que nous avons peut-être été excessifs dans notre volonté de nous affranchir de toi, de tes lois. Certains d’entre n’ont jamais cessé de t’aimer, de te respecter, de t’honorer : ils sont à l’Humanité ce que le cœur est au corps humain.
Je suis une femme et une mère. Je sais ce que c’est que donner la vie et la voir évoluer. Je sais qu’on ne maîtrise pas le devenir de ses enfants, ni ce qu’ils sont, ni les orientations qu’ils peuvent prendre. Comme toi qui parfois gronde et tempête, une mère essaye de guider, de montrer le chemin, sans jamais cesser d’aimer. Mes enfants m’ont griffée, m’ont éreintée, m’ont blessée de diverses manières, mais à aucun moment je ne leur en ai voulu. Ainsi sont les mères. Et tu es la nôtre.
Aujourd’hui nous entr’ouvrons les yeux et souhaitons ne pas te perdre, nous craignons avoir abusé de ta générosité et de ta tendresse. Nous craignons pour notre confort s’il advenait que tu te détournes complètement de nous, dévorée par un cancer. Nous restons égoïstes, pour la plupart : ce n’est pas tant que tu te portes bien qui nous importe, que les bénéfices que nous pouvons tirer de tes attentions. Nous restons orgueilleux, convaincus que nous sommes plus forts que toi. Nous sommes encore ces ados qui, en parlant de leurs parents, disent « ce sont de vieux cons qui ne comprennent rien ». Notre ego est immense. Certains envisagent même de coloniser d’autres planètes, de t’abandonner pour continuer leur chemin, sans égards pour toi, sans aucune gratitude. Ainsi sont parfois les enfants.

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Je te demande pardon au nom de tous les miens, ma chère Terre, toi que j’aime tant. Tu es si belle, si généreuse, si bonne. Parfois je m’arrête et je te regarde. Je suis alors éblouie, confondue d’amour tellement tu es sublime. Tes paysages, tes couleurs, tes odeurs, tes chaleurs… Et tous ces frères et sœurs du monde animal et végétal, que nous méprisons souvent parce que nous ne les comprenons pas… Pardon pour notre bêtise. Dans les fratries il y a souvent des rivalités et des incompréhensions. Même entre nous se rejoue sans cesse l’histoire d’Abel et Caïn. Nous sommes tellement loin de ta sagesse…

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Je ne crains pas tes colères car je sais qu’elles sont justes. Je ne crains pas tes lois car je sais qu’elles sont fondées. Je ne comprends pas forcément chacun de tes attributs, chacune de tes décisions, mais je ne suis qu’une enfant, une ado qui ne sait rien (il faudra quand même, un jour, que tu m’expliques pourquoi tu as tenu à créer des araignées et des moustiques…).

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Si, comme beaucoup dont les yeux se sont ouverts, je veux te respecter davantage, je sais qu’il faut que je change beaucoup de choses dans ma vie. Il faut que je cesse de prendre ma voiture aussi souvent, ce qui implique de militer soit pour plus de transports en commun, y compris dans les campagnes, soit pour d’autres types de véhicules, réellement propres. Je sais que les solutions existent, et depuis longtemps pour certaines. Mais tout le monde n’a pas intérêt à ce qu’elles soient généralisées…
Je sais aussi que je dois cesser d’acheter des produits qui te sont nocifs. Par exemple tout ce qui est emballé dans du plastique. C’est difficile, car cela prend du temps de trouver une épicerie qui propose des aliments en vrac. Et cela prend encore plus de temps de fabriquer soi-même, avec des éléments naturels. Or du temps, c’est précisément ce dont je manque. Malgré la robotisation censée me libérer de l’esclavage du travail, je n’ai pas assez de temps. Comme tant d’autres, je perds ma vie à la gagner. C’est absurde n’est-ce pas ?

Solidarity. (Maps used from NASA)

Solidarity. (Maps used from NASA)

Heureusement, tu as engendré une nouvelle génération pleine d’une sève originale. Ils essayent de mettre en place un monde différent, où l’on partage tout : les biens de consommation, les transports, les idées, les habitats, etc. Ils ont compris que l’individualisme était une erreur. Cette génération n’est pas parfaite, mais elle a dépassé quelques-uns de nos travers, et sa conscience écologique en est la preuve. Ils aspirent, comme tant d’autres avant eux, à un monde plus juste, plus égalitaire, plus libre aussi. Ils ont fait voler en éclat les notions de hiérarchie et les ont remplacées par celles du partage, de la mise en commun. Tout le monde n’est pas d’accord avec cette façon de voir les choses car elle implique un égo moins fort. Mais j’ai confiance en cette sève nouvelle.

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Ce ne sont encore que des balbutiements, et l’ancien monde doit s’écrouler pour que puisse advenir le nouveau. Il en a toujours été ainsi, et c’est ainsi que nous, enfants de la Terre, avons grandi et évolué. C’est toujours difficile, douloureux, de passer à autre chose. Les enfants aiment leurs repères, ils rechignent à changer leurs habitudes. C’est aussi le cas de beaucoup d’adultes. Cela demande des efforts de s’adapter, des efforts fatigants. Or nous sommes fatigués, parce que tu ne nous nourris plus, que nous avons remplacé tes bons petits plats de fruits et de légumes par de la nourriture industrielle qui nous empoisonne. Nous sommes fatigués parce que nous ne buvons plus l’eau de tes sources, mais celle, pleine de produits chimiques, des robinets. Et nous ne pouvons plus retourner en arrière car nous avons pollué tes sources et tes rivières, que nous faisons fondre tes glaces, que nous pourrissons tes océans avec nos déchets. Nous payons nos erreurs.
Chère Terre, je sais que tu nous pardonnes, que ton amour est assez puissant pour ne pas nous tenir rigueur de nos errements. Tu es malade de nos bêtises ; comme le pélican nous t’avons dévorée pour prendre notre envol, et maintenant que nous nous brûlons les ailes, nous apprenons. J’espère seulement qu’il n’est pas trop tard pour que tu guérisses, qu’il est encore temps de te rendre à ta splendeur. J’espère que nous serons assez sages pour effectuer le virage qui s’impose, remettre de l’ordre dans nos vies, nous prendre en main et devenir moins orgueilleux et insouciants. Face à ta puissance, nous nous sentons humbles, mais cela ne dure qu’un temps. Puissions-nous enfin apprendre de nos erreurs et retrouver notre juste place, dans tes bras.

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Pardon. Merci. Je t’aime.

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