Livres / Psycho

Eloge de nos angoisses

Un titre un peu paradoxal pour un ouvrage qui devrait être remboursé par la sécurité sociale. Son auteur, Claude Lorin, est à la fois professeur d’université, psychologue, féru de littérature et de philosophie, mais aussi et surtout doté d’un sens de l’humour corrosif. Directeur de la collection « Art-thérapie » aux éditions L’Harmattan, il nous offre dans son dernier opus d’excellentes raisons de chérir nos angoisses.

angoisses

L’angoisse, on la redoute. Elle nous tord les tripes, bloque notre pensée, nous fait voir la vie en noir, peut nous faire croire que notre dernière heure est venue, nous rend agressifs et j’en passe. Mais sous ce terme générique se cachent d’infinies nuances de nos états d’âme : impatience, révolte, crainte, inquiétude, hésitation, trouble, etc. Et ce sont ces nuances que Claude Lorin veut réhabiliter, en fustigeant le terme « stress » employé à tort et à travers : à force de l’employer pour tout et n’importe quoi, nous ne savons plus mesurer le degré de nos tourments, ce qui nous empêche de les penser correctement, et donc de les tenir à distance. Car la raison ne peut juguler l’émotionnel que grâce au langage, et le docteur ès Lettres qu’est Claude Lorin le démontre brillamment.

Après avoir passé en revue les différentes formes d’angoisse, des premiers mois du nourrisson jusqu’aux portes de la mort, le psychologue convoque les philosophes de l’Antiquité pour nous livrer leurs différentes manières d’intégrer l’angoisse à nos vies, le plus harmonieusement possible. Ce rappel synthétique nous invite à prendre de la hauteur par rapport à nos tracas quotidiens, aux inévitables stress qui émaillent nos journées et nos vies.

Il est en effet tout à fait illusoire de croire que la vie puisse être un long fleuve tranquille, sans heurts, sans conflits, sans appréhensions, sans vertiges. Claude Lorin affirme :

L’angoisse, c’est le propre de l’homme. Une autre manière de dire les choses est celle-ci : les humains qui ne sont pas inquiets vivent. Ceux qui le sont existent.

C’est pourquoi l’auteur fustige le marché – juteux – du développement personnel, rappelle que les psychanalystes célèbres sont nombreux à s’être suicidés, et invite les lecteurs à transcender l’angoisse plutôt qu’à la fuir ou la contrer.

Pour illustrer son propos, il nous plonge au coeur des angoisses de nombreux écrivains et démontre que la création artistique la plus noble peut naître de nos douleurs les plus profondes. Antonin Artaud bien sûr, mais aussi Colette, Hervé Bazin, Nerval, Marguerite Duras ou encore Aragon, et tant d’autres, durent affronter de terribles angoisses suite à un vécu traumatisant (le mot est faible pour certains d’entre eux). La science compte également, parmi ses génies, des figures en proie aux tourments les plus féroces : Einstein, pour ne citer que lui. S’il ne suffit pas d’être angoissé pour devenir un artiste talentueux, celle-ci peut s’avérer un moteur précieux.

Cependant, toutes les angoisses « ne sont pas solubles dans l’Art » rappelle l’auteur. Il serait naïf de croire qu’il suffit de s’armer d’un stylo ou d’un pinceau pour tenir à distance nos démons intérieurs. Mais c’est une voie à explorer.

Tout être humain se trouve poussé à laisser quelque chose après soi qui est de l’ordre du symbolique quelle que soit la création. Cette pulsion est une force incroyable qui permet de déjouer l’angoisse existentielle (…)

Le dernier chapitre de l’ouvrage présente de manière brillamment pédagogique une galerie de patients que vous n’êtes pas prêts d’oublier.

Un livre salvateur à consommer sans modération, dont on ressort cultivé(e) et confiant(e).

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