Psycho

Sommes-nous tous des bourreaux en puissance ?

Dans les années 1960, Stanley Milgram a mené une expérience de psychologie sociale qui a bouleversé notre conception de l’humain, en démontrant que nous pouvions tous devenir des bourreaux potentiels. Le biopic « Experimenter » sorti fin janvier 2016 est l’occasion de réfléchir à nouveau aux mécanismes qui font basculer l’humanité dans la barbarie.

Une expérience controversée

Jusqu’où sommes-nous capables d’obéir ? C’est la question à laquelle Stanley Milgram a tenté de répondre dans ses célèbres expériences sur la soumission à l’autorité menées à l’université de Yale au début des années 1960. Plus exactement, la préoccupation de ce jeune psychologue social était de comprendre comment des individus ordinaires ont pu participer à l’extermination des Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale.

torture

Recrutés par petites annonces, les participants à l’expérience étaient des hommes de 20 à 50 ans, issus de tous milieux. La participation devait durer une heure et était rémunérée 4 dollars américains, plus 0,5 $ pour les frais de déplacement, ce qui représentait à l’époque une bonne opportunité. L’expérience était présentée comme l’étude scientifique de l’efficacité de la punition (ici, par des décharges électriques) sur la mémorisation.

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« Pour distribuer les rôles, un tirage au sort, truqué, assignait toujours le rôle du « professeur » à l’individu volontaire tandis que le complice de l’expérimentateur se retrouvait dans le rôle de l’élève. Ce dernier était ensuite attaché à un fauteuil, et des électrodes lui étaient fixées au poignet, tandis le « professeur » était installé, dans une autre pièce, devant un tableau de commande équipé de trente boutons gradués de 15 à 450 volts. Le « professeur » (seul véritable sujet de l’expérience) devait poser à l’élève complice des questions de mémorisation et, à chaque erreur, lui infliger un choc électrique de plus en plus intense (le sujet professeur ignorait que l’élève complice ne recevait aucune décharge). Les réactions de ce dernier (préenregistrées et factices) étaient parfaitement audibles : il gémissait à 75 volts, criait à 120 volts, refusait de continuer à 150 volts, poussait des râles et ne répondait plus à 300 volts. À chaque fois que le sujet professeur hésitait à appuyer sur le bouton de punition, l’expérimentateur lui enjoignait de continuer et si, après la quatrième incitation, il refusait d’obéir, l’expérience s’arrêtait. Les résultats surprirent Milgram lui-même : 62,5 % des participants persistèrent jusqu’au bout de l’expérience et infligèrent le choc maximal de 450 volts. » relate Sophie Richardot, chercheuse en psychologie sociale de l’éducation au CNRS.

La moyenne des chocs maximaux (niveaux auxquels s’arrêtèrent les sujets) fut de 360 volts. Toutefois, chaque participant s’était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner le professeur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux, etc.).

Milgram a qualifié à l’époque ces résultats « d’inattendus et inquiétants ». Des enquêtes préalables menées auprès de médecins-psychiatres avaient établi une prévision d’un taux de sujets envoyant 450 volts de l’ordre de 1 pour 1000. Bien loin de la réalité des faits, donc.

En 1974, Milgram a publié l’analyse de cette expérience dans un ouvrage et sa conclusion est la suivante : l’obéissance est un comportement inhérent à la vie en société et l’intégration d’un individu dans une hiérarchie implique que son propre fonctionnement en soit modifié : l’être humain passe alors du mode autonome au mode systématique, où il devient l’agent de l’autorité. Cette conclusion pourrait expliquer, entre autres, la propension aux abus dès lors que quelqu’un détient un pouvoir, aussi minime soit-il. D’où le syndrome du « chéfaillon », prompt à humilier ceux qui sont sous ses ordres. Pour Milgram, la Shoah s’expliquait donc par l’obéissance de ceux qui en avaient été les exécutants.

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Au début des années 2000, ces résultats furent controversés par plusieurs scientifiques, qui montrèrent notamment que l’obéissance à des figures incarnant l’autorité avait parfois joué un rôle décisif dans le déroulement de ces opérations meurtrières, parmi d’autres facteurs tels que la propagande antisémite et la déshumanisation des victimes. Autrement dit, moins nous avons l’impression que la victime est un être humain digne de considération, plus notre capacité à obéir à un acte contraire à nos valeurs augmente.

En 2009, une expérience similaire a été réalisée, de manière plus modérée : la décharge électrique maximum (factice) était de 150 volts et les participants pouvaient partir quand ils le voulaient. Les résultats de cette seconde expérience furent encore plus inquiétants que ceux de 1963 : 70 % des participants ont obéi à l’expérimentateur – et étaient prêts à poursuivre au-delà de 150 volts si on ne les avait pas arrêtés. Les actes de tortures constatés à la prison d’Abou Ghraib suite à la guerre en Irak ont trouvé là une explication.

Inciter plutôt que contraindre

Comme l’a montré Sophie Richardot dans un article publié en 2014 dans la revue Agression and Violent Behavior, les autorités politiques, militaires ou policières préfèrent généralement, pour pousser leurs subordonnés à commettre des atrocités, les y conduire insensiblement et d’une certaine manière les manipuler, plutôt que d’exercer sur eux de véritables contraintes, jugées moins efficaces. En effet, elles formulent souvent leurs ordres de façon plus ou moins explicite de manière à la fois à préserver chez les subordonnés leur sentiment qu’ils ont librement fait ce qu’on attendait d’eux, et à autoriser éventuellement les supérieurs, qui ont pourtant donné les ordres, à ne pas en assumer la responsabilité.

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D’autres études dans le domaine de la psychologie ont démontré que, de manière générale, les individus se montrent beaucoup plus coopératifs lorsqu’ils ont la sensation de pouvoir exercer, au moins en partie, leur libre-arbitre. C’est pourquoi, dans les milices extrémistes, les chefs veillent à laisser une part d’autonomie à leurs troupes : elles n’en sont que plus féroces. Dans le domaine de l’éducation, le même principe incite les élèves à se montrer plus motivés pour leurs apprentissages.

Le nouveau style de management qui prévaut dans les grandes entreprises américaines et qui se répand peu à peu en Europe est lui aussi fondé sur ce principe. En laissant plus de « liberté » aux employés (qui peuvent travailler de chez eux, bénéficier de salles de détente, ou pratiquer des brainstormings informels, par exemple), la productivité est nettement supérieure à celle d’un management classique (hiérarchique, fonctionnant sur la contrainte).

Il apparait donc que, incités à commettre des atrocités, nous sommes davantage capables de le faire – même quand cela heurte violemment notre conscience – si nous avons l’impression (l’illusion) que nous en prenons en partie la décision. La possibilité d’assumer notre acte joue en quelque sorte contre nous. On se révolte plus facilement contre la cruauté quand elle nous apparait totalement arbitraire, sans marge de manoeuvre. Un paradoxe qui soulève bien des questions…

Une question d’ego

La cruauté est le remède de l’orgueil blessé – Nietzche

Si les participants de l’expérience de Milgram, ceux de celle de 2009, ainsi que tous les hommes (ou femmes) ayant participé à des actes de torture depuis des siècles, ont mis de côté leur conscience pour basculer dans la cruauté, ce n’est pas parce qu’ils étaient des monstres, des psychopathes, des individus sans valeurs. Hitler, par exemple, prenait grand soin de ses chiens ou des enfants de ses lieutenants. Aucun être humain n’est fondamentalement que « mauvais », ni « bon ». En nous l’ombre et la lumière coexistent.

Ce qui fait la différence entre un individu qui va préférer désobéir à un ordre cruel et un autre qui va l’accepter, c’est son ego. Dans cette marge de liberté que nous évoquions, le libre -arbitre – celle-là même qui permet aux atrocités d’être perpétrées – se niche notre ego. Selon la puissance de cet ego, son ressentiment, sa sensation de n’être pas reconnu à sa juste valeur ou au contraire de rayonner paisiblement, l’individu sera plus ou moins enclin à utiliser son libre-arbitre à l’encontre de ses semblables ou pour eux.

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Le pouvoir – aussi infime que celui que l’on peut exercer sur un insecte ou aussi terrifiant que celui d’un dictateur sanguinaire – n’est qu’un levier, un outil. Une hache permet de couper du bois pour chauffer son foyer… ou de décapiter ceux qui ne pensent pas comme nous. Il en va de même pour le pouvoir, qui peut se révéler aussi bénéfique que maléfique, selon l’ego de la personne qui le détient.

En cette époque de violences et de peurs, il semble important de ne pas perdre de vue l’origine du chaos. Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt les humains, et personne n’est prédestiné à sombrer « du côté obscur de la force ». La cruauté n’est pas l’apanage de gens sans cervelle. Elle n’intervient que lorsque l’égo, en souffrance, ne sait trouver d’autre chemin pour exister que celui de la destruction de l’égo de l’Autre. Humiliation, avilissement, harcèlement, torture, etc, sont les exutoires d’individus en souffrance, dont l’égo n’a pas trouvé sa juste place. Dès lors qu’ils ont un peu de pouvoir, ils utilisent cet outil pour réhabiliter, à leurs propres yeux, cet ego.

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C’est pourquoi il semble que plus que les mathématiques, la musique, le sport ou l’anglais, ce dont nos enfants ont besoin avant toute chose, c’est de construire un ego serein. Ni surpuissant, ni piétiné. Un monde où chacun se sentirait reconnu à sa juste valeur, ni mieux ni moins bien que quiconque, serait un monde sans bourreaux.

Liberté, égalité, fraternité. La devise de la France demeure celle qui résume le mieux le chemin à suivre…

 

 

 

 

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