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Ah ! ça ira… Denis Lachaud ou le vade mecum du révolutionnaire

Le septième roman de Denis Lachaud est passé inaperçu lors de la rentrée littéraire 2015. On se demande vraiment pourquoi : c’est l’un des meilleurs de ces dernières années. Il se lit d’une traite et fait réfléchir intelligemment au fantasme révolutionnaire.

révolutionnaireLe monde ne tourne pas rond, ce n’est un scoop pour personne. Entre fatalisme et élan révolutionnaire, dégoût et espoir, nous oscillons tous au gré des vents médiatiques et politiques. De temps en temps, « ça pète » : Podemos en Espagne, printemps arabes, Syriza en Grèce, le mouvement des Indignés, et quelques groupes moins connus, ont émergé depuis une décennie comme autant de tentatives de renverser l’ordre des choses. Mais rien n’a bougé, fondamentalement. En 2016, 1 % de personnes détiennent presque 50 % de la richesse mondiale. 10 % ont accaparé 86 % de ce qui devrait, en toute logique, revenir à tous. Partout les inégalités augmentent, la précarité s’installe, le mécontentement gronde. Et l’idée de révolution plane…

Le potentiel révolutionnaire qui sommeille en nous

Denis Lachaud a exploré, après une enquête de terrain de plusieurs années, le potentiel révolutionnaire qui sommeille en nous. Il a imaginé un groupuscule prenant le relais de nos illustres Robespierre, Marat et Saint-Just. L’un d’eux, Antoine de son vrai prénom, a choisi cette voie pour changer le monde. Le groupuscule rejoue la décapitation de Louis XVI : ils enlèvent et assassinent le Président de la République française. Mais cela ne sert à rien : Antoine est rapidement arrêté, et passe 21 ans en prison. Lorsqu’il en sort, sans rien savoir du monde qui l’entoure, on est en 2037. Et le monde ne va pas mieux du tout. Ah ! ça ira, les aristocrates tiennent toujours la lanterne…

Mais Antoine a une fille, Rosa, dont Denis Lachaud fait le personnage central du roman. Elle est prof, elle ne peut pas se loger tant les logements parisiens sont chers, et elle aspire à un monde plus juste. A son tour elle va tenter de changer l’ordre des choses. Mais de manière pacifique et en misant sur la puissance médiatique des réseaux sociaux. Avec son ami Rufus, membre d’une organisation secrète qui dégomme tous les dirigeants bancaires et dont on ne saura rien de plus, elle est symbolique de la génération actuelle de jeunes gens brillants qui mise sur la société collaborative. Elle ne veut pas devenir un leader. Elle a l’égalité chevillée au cœur et au corps, et même pour changer le monde elle réfute toute domination. Sous la plume de l’auteur, elle s’exclame :

Le monde avance selon le mouvement qui l’anime et ce mouvement, on doit pouvoir l’infléchir en luttant à l’intérieur de nos institutions. Tout n’est pas à jeter dans la Constitution de la Ve République. Il suffit de se débarrasser de ce qui maintient l’oligarchie au pouvoir. Supprimons le régime présidentiel, le financement des partis et déprofessionnalisons la politique. Que le peuple s’empare de ce qui lui appartient, qu’il réfléchisse aux moyens de décider collégialement de son sort, qu’il constitue des groupes de réflexion, des groupes de décision, des forums citoyens ; qu’il s’appuie sur ceux qui connaissent le terrain politique, économique, et voient ce qu’il s’agit de modifier, de démonter, de ne surtout pas reproduire, ce qu’il s’agit de construire comme alternative entre le marché qui décide de tout (le capitalisme NDLR) et l’Etat qui décide de tout (le communisme NDLR) – on connait les deux options catastrophiques l’une comme l’autre. On pourrait, par exemple, commencer par remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort renouvelable par tiers chaque année. Les citoyens désignés garderaient les rémunérations actuelles des sénateurs ; ce serait un excellent moyen d’introduire le tirage au sort dans nos institutions et de vaincre peu à peu les craintes qu’il provoque dans la population non informée, dans les partis et les médias redoutant de perdre leur position dominante sur la scène politique.

Le petit copain de Rosa, Ahmed, est arrivé du Maroc quand il était tout petit. Il vit dans une cité où règne en permanence une grande tension. Juste à côté de la cité se déploie une ZesT : zone de séjour temporaire pour les migrants, parqués là derrière de hauts murs, formant une main d’œuvre corvéable à merci et sous-payée, vivant dans des conditions pires que celles du Moyen Âge. Partout aux abords des grandes villes européennes ont poussé ces camps nouvelle génération, à peine moins atroces que ceux imaginés par Hitler ou Staline. Denis Lachaud, pour la question des migrants comme pour tant d’autres, projette un avenir extrêmement crédible dans la France de 2037. C’est ce qui fait aussi la force de cette politique-fiction, dont chaque détail glace le sang par son réalisme et sa logique.

L’auteur de Ah ! ça ira évoque irrésistiblement des visionnaires tels que George Orwell avec son « 1984 » ou Ray Bradbury avec son « Fahrenheit 451 », œuvres dont on mesure aujourd’hui la pertinence hallucinante tant ils avaient vu juste. Bien davantage que Houellebecq, dont le dernier opus, « Soumission », a fait couler tant d’encre, Denis Lachaud tire la réalité vers un futur éminemment envisageable. Et c’est justement la description effroyable de ce monde si proche de nous – 20 ans nous séparent de cette fiction – qui donne à l’élan révolutionnaire des protagonistes une acuité si dense.

« On proclame officiellement que nous sommes tous égaux depuis 1789 mais dans les faits, ce n’est pas ainsi que nous vivons. Ce n’est pas ainsi que nous pensons. Ce n’est pas ainsi que nous nous organisons puisque nous persévérons à laisser quelques individus se consacrer jour après jour, heure après heure, à mépriser ce principe universel pour concentrer la richesse et le pouvoir entre leurs mains. Nous supportons cette situation, car nous sommes habitués à l’écart entre le discours et le réel. Nous supportons cette situation car nous sommes rassurés d’être plus que ceux, qui bien que nos égaux dans le discours, sont moins que nous dans le réel » regrette Rosa.

Pour réclamer plus de justice et d’égalité – à défaut de fraternité – les personnages de Denis Lachaud utilisent les réseaux sociaux et des formes novatrices de manifestation. Leur contestation est constructive, elle s’élabore dans l’action et pas seulement dans le discours. Agir d’abord, puis réfléchir ensemble et agir de nouveau. Contrairement à son père qui se contente de préconiser le « non vote », Rosa est dans le réel, dans l’action, dans l’imagination mise en actes. C’est ainsi qu’elle et Ahmed, par leur indignation productive, permettent à des millions de gens de se reconnaitre entre eux, de se sentir plus forts grâce à cette union, et de cheminer en quelques semaines vers un changement de paradigme.

Le roman se termine alors que l’état d’urgence vient d’être déclaré. Cette prémonition de Denis Lachaud (l’ouvrage a été publié avant les attentats du 13 novembre 2015) éclaire d’un jour cinglant l’ensemble de l’œuvre. Comme si l’auteur avait cette capacité à tracer le cadre des événements à venir. Dès lors, la fibre contestataire, qui sommeille ou vibre en chaque citoyen, ne tardera plus à s’éveiller, ne peut-on s’empêcher de penser…

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