Cinéma et DVD

Jean Gabin à l’honneur du 16 mars au 30 mai 2016

Murielle Joudet, de la Cinémathèque française, présente une rétrospective dédiée à l’acteur Jean Gabin. Celle-ci aura lieu du 16 mars au 30 mai 2016. Une cinquantaine de films seront projetés à cette occasion et trois conférences auront lieu.

« Plus qu’un grand acteur populaire, Jean Gabin est une icône dont le parcours aura été exemplaire. Du fils du peuple révolté ou victime de la fatalité qu’il incarne dans les années trente dans les films de Marcel Carné, Jean Renoir, Julien Duvivier ou Jean Grémillon à l’homme mûr des années 1950 et 1960, fragile et complexe dans les films de Renoir, Jacques Becker ou Claude Autant-Lara, ou patriarche triomphant et réjouissant, il aura à lui seul incarné une certaine évolution du cinéma français ».

Jean Gabin, fils et père

« Je crois que peu d’artistes sont entrés dans le métier comme moi à coups de pied dans le derrière. C’est pourtant comme ça que tout a commencé… », confie Jean Gabin à André Brunelin dans la biographie que ce dernier publia après sa mort en 1984. Tout débute par un nom de famille qui est en fait un nom de scène : « Gabin », c’est d’abord le nom du père, Ferdinand Moncorgé dit Ferdinand Gabin, qui, un jour de 1884, quitte le foyer familial et délaisse sa formation de charron imposé par le père pour vivre une vie de saltimbanque. Ce geste du père déterminera pour longtemps, sinon pour de bon, le fils.
Né le 17 mai 1904, Jean Moncorgé est élevé par deux artistes de music-hall. C’est un petit garçon sauvage qui, bien loin de la vie « d’artistes » de ses parents, rêve d’être fermier ou conducteur de locomotive. Mais son père a d’autres projets pour lui, et alors que le petit Jean n’a que dix-huit ans, il lui organise un rendez-vous avec le patron des Folies Bergère qui l’embauche à l’essai en 1922. Jean Moncorgé deviendra alors Jean Gabin, non par un sentiment impérieux de la vocation qui habite souvent les acteurs mais par l’injonction du père. S’inaugure pour le jeune homme une carrière dans le music-hall : il amasse de l’argent, fait ses preuves, est reconnu par le public mais gardera toujours en tête son projet de quitter la scène et d’avoir une ferme bien à lui.
Ce refus d’être artiste qui s’ancre jusque dans l’enfance est très certainement l’une des clés qui explique le génie de l’acteur, la puissance de son apparition à l’écran : une présence pure, sauvage et enfantine, qui n’a qu’elle-même à offrir et semble n’avoir jamais exigé d’être là. C’est aussi une « gueule » dont Jean Renoir dira très justement à ce propos : « Beaucoup trop de gens ont, à mon avis, ramené Gabin simplement à une sorte de « gueule cinématographique », exactement la « bête à cinéma ». Il n’y a rien de plus faux. La gueule, c’est l’acteur qui la compose au plus profond de lui-même. » Si la gueule est intérieure, elle reste pourtant inscrite à même la peau, dont Paul Valéry disait magnifiquement que c’était ce qu’il y a de plus profond.

Gabin, le symbole sexuel décoré d’une médaille militaire

Gabin l’homme-peuple est indissociable du symbole sexuel qu’il incarnera durant la période 1930-40 et auquel s’associe toujours un sentimentalisme brûlé. Que ce soit dans les oeuvres de Renoir, Grémillon, Duvivier ou encore Carné, l’acteur est une machine à aimer vouée à s’écraser contre sa propre pulsion destructrice ; chez Gabin, pulsion de vie et de mort fonctionnent toujours ensemble.

En 1941, après une longue hésitation, Gabin s’exile à Hollywood pour poursuivre sa carrière. Durant ce séjour, il ne tournera que deux films : Moontide d’Archie Mayo et L’Imposteur de Duvivier. Mais Gabin s’ennuie là-bas, et est peu à peu habité par le sentiment puissant d’un devoir moral envers son pays jusqu’à s’engager dans les Forces navales françaises libres. Il reviendra en France en juillet 1945 et sera décoré d’une médaille militaire. Cet entracte marquera physiquement Gabin alors âgé de quarante-et-un ans : ses cheveux ont entièrement blanchi et semblent annoncer l’impossibilité pour l’acteur de reprendre sa carrière là où il l’avait laissée. Après l’état de grâce des années 1930, vient celui d’un questionnement perpétuel. Il a vieilli prématurément, doit se réinventer une place à l’intérieur du cinéma français. Cette seconde période peut être perçue comme l’exact miroir inversé de la première. Si Gabin a vieilli il s’est aussi symboliquement embourgeoisé : l’homme est désormais une institution, il s’est « enrichi » d’une filmographie et n’est donc plus en mesure de jouer l’enfant pauvre et sublime du cinéma français. Ce naturel qui le caractérisait, matière par ailleurs extrêmement volatile pour un comédien, a laissé place à sa forme théâtralisée, consciente d’elle-même : il est frappant de voir qu’à partir des années 1950, Gabin entre dans le plan en sachant pertinemment qui il est.

Gabin

Jean Gabin dans « L’Affaire Saint Fiacre », crédit Flickr

Gabin, le patriarche du cinéma français

Dans les années 1950, l’acteur qui ne possédait rien et que rien n’arrêtait est désormais père de famille et propriétaire terrien. La construction de la nouvelle identité de Gabin semble ainsi se faire dans la négation de la première : au mouvement de perpétuelle fuite en avant succèdera la volonté d’un enracinement, d’une stabilité autant dans sa vie privée que professionnelle. À partir des années 1960, il privilégiera les contrats solides et sécurisants et les collaborations au long cours : d’abord avec Gilles Grangier avec qui il tournera douze films, puis des cinéastes comme Jean Delannoy, Denys de La Patellière, Henri Verneuil ou encore Jean-Paul Le Chanois. Les dialogues seront souvent signés Michel Audiard qui proposera une version maniériste et surlignée du « parler Gabin ». Après avoir été le petit fils du peuple, il incarnera le patriarche du cinéma français dans des films comme Les Grandes Familles et La Horse, et donnera la réplique à une nouvelle génération d’acteurs (Bardot, Belmondo, Delon, Ventura). Les films seront pour la plupart de vifs succès populaires. Gabin s’est d’ailleurs toujours trouvé et senti à l’écart de ce qui fut alors le centre névralgique et bouillonnant d’un renouveau du cinéma français qui cherchait justement à tuer les pères : les jeunes Turcs de la Nouvelle Vague percevaient en lui le symbole typique de ce cinéma dit de « qualité française ».

 
À partir du moment où il est revenu de la guerre, Gabin gardera chevillée au corps l’angoisse que sa carrière puisse se terminer à tout moment, ce qui lui fit prendre un minimum de risques. De fait, l’argent gagné avec les films alimente directement La Pichonnière, son domaine agricole qui engloutira la majorité de sa fortune. Le métier d’acteur alimente le rêve d’enfant et dans cette circulation on peut apercevoir cette duplicité qui fut la sienne, celle d’un homme coupé en deux, partagé entre Jean Gabin et Moncorgé, tiraillé entre le rêve du père et celui du fils (qu’on trouve réconciliés dans le lumineux fragment « La Maison Tellier » du Plaisir de Max Ophüls), mais également les contradictions que renferme le devenir complexe des grands acteurs, condamnés à ne pouvoir se conserver que dans un renouvellement permanent. »

Liste et horaires des projections et conférences

Texte modifié de Murielle Joudet.

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