ça déméninge !

La Nuit debout tarde à se lever

Quand le mouvement Nuit Debout a commencé à faire parler de lui, il y a un mois, j’ai frémi. Enfin il se passait quelque chose, dans cette France à la fois léthargique et grognon qui ne fait que trop la Une du JT. Un vent d’espoir, un souffle nouveau, amplement relayé par les réseaux sociaux, donnait à penser que l’on allait peut-être voir l’Histoire se remettre en marche, et sortir de notre marasme. Les commentaires enthousiastes sur Facebook, le chiffre de 65 % de Français soutenant le mouvement, l’élargissement du mouvement parisien à la province et même à l’étranger, donnaient à croire que nous allions tous nous prendre par la main pour réinventer une société qui nous convienne.

Nuit debout

Hélas, il a vite fallu se rendre à l’évidence. Les interventions léninistes du chef de file du mouvement, Frédéric Lordon, qui martèle, aussi bien dans la presse étrangère que devant les militants, que « Pour en finir avec l’empire du capital, qui est un empire constitutionnalisé, il faut refaire une Constitution. Une Constitution qui abolisse la propriété privée des moyens de production et institue la propriété d’usage : les moyens de production appartiennent à ceux qui s’en servent et qui s’en serviront pour autre chose que la valorisation d’un capital”, ne sonnent pas plus novatrices que celles de Marx. Et croire que l’on pourrait faire l’impasse sur cet historique est aussi naïf que d’imaginer que les CRS pactiseront avec les manifestants un peu hardis.

Il semblerait finalement que les étudiants, précaires et activistes des Nuit Debout n’aient rien inventé du tout : qui n’a pas refait le monde autour de quelques verres dans un bar bondé ou autour d’une table bien garnie ? La seule différence, dans le fond, c’est la médiatisation – très bien orchestrée – d’une tendance bien française, que l’on pratique quasiment tous. Et le fait que cela se passe de manière quotidienne sur une place parisienne. Les traumatisés du 13 novembre actualisent la tradition de l’arbre à palabres. Fort bien. Mais pendant ce temps-là, monsieur Juppé continue de caracoler en tête des sondages pour la présidentielle de 2017 et les chiffres du chômage demeurent truqués : l’embauche des saisonniers, la forte augmentation des stages et la hausse des désinscriptions, ont permis de faire reculer pour un temps l’indice navrant d’une société qui va très mal.

La réforme du code du travail, à l’origine de cette vindicte populaire ayant évolué en promesse de lendemains qui chantent, s’est vue considérablement remaniée. Si elle n’est toujours pas satisfaisante, on peut tout de même reconnaître à ses promoteurs une certaine forme de tolérance : devant le mécontentement de la rue, ils ont accepté de dialoguer. Or, le dialogue, c’est précisément – au moins officiellement – le fer de lance du mouvement Nuit Debout, avec ses assemblées générales, ses commissions et autres conventions. Dans les faits, on ne peut que constater qu’ils refusent le dialogue avec un certain nombre de contradicteurs, voire même de simples curieux : Alain Finkielkraut en a fait la triste expérience, pour ne citer que lui.

Résolument à gauche, voire à l’extrême gauche, les Nuit Debout se rêvent en révolutionnaires – leur calendrier fantaisiste ne peut que rappeler celui de 1789 – qui ne couperaient pas de tête : Daech a réquisitionné la méthode. Ils font le pari d’un consensus qui mettrait (presque) tout le monde d’accord et qui aboutirait à une sorte d’universalisme de la pensée, auquel la majeure partie de la France ne pourrait qu’adhérer. C’est oublier que c’est précisément ce que fait le gouvernement qu’ils dénoncent. C’est oublier aussi les fondements historiques de notre pays que pourtant ils portent haut : il n’y a pas d’évolution sans révolution, aussi pacifique soit-elle. Au final, comme le Front National qu’ils exècrent, les militants des Nuit Debout ne font que s’inscrire contre un système – et ses dérives. Et comme le Parti Socialiste qu’ils méprisent, ils se heurtent aux inévitables dissensions internes, liées au plus ou moins grand pragmatisme vs idéalisme de chacun des intervenants. Et comme la Droite qu’ils conspuent, ils utilisent ce système – internet, les médias, l’argent – pour servir leur cause.

Pas de vision globale, pas de réelle nouveauté (sauf le refus d’un porte-parole ou de représentants), pas même de cohérence ni d’actions constructives. Les Nuits debout restent à l’horizontale, couchés après des nuits à palabrer et à se donner des frissons en rêvant de marcher sur l’Elysée. Les intrusions de casseurs et de délinquants dans leurs rassemblements témoignent assez de la fracture qui les sépare de la France « d’en bas », celle de la misère, de la peur et du dégoût. La « révolution des bobos » n’aura sans doute pas lieu, parce qu’elle utilise des mots, une symbolique, un référentiel et une méthode qui sont les mêmes – à peu de choses près – qu’utilisent ceux qu’ils prétendent contrer. « La critique est aisée, mais l’art est difficile » disait justement l’un de ceux qui, aujourd’hui, serait intermittent du spectacle : Destouches.

Reste que ce mouvement pourrait être l’étincelle d’un véritable renouveau, par la mise en évidence de notre capacité collective à agir. Il révèle aussi ce que plusieurs décennies d’éducation supérieure à grande échelle ont engendré : la massification de la réflexion sur notre devenir. Ces deux éléments combinés n’ont besoin que d’un dernier élément pour que le plomb se transforme en or et qu’advienne cette société idéale dont nous ne cessons de rêver : un groupe d’alchimistes. Ça tombe bien, Paolo Coelho est, pour sa seule apparition publique de l’année, au salon du livre de Genève ce 1er mai !

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4 Comments

  1. Oui;beaucoup de palabres,on exprime son mal-être, on veut refaire le monde,mais quelle est la solution?
    Cette mobilisation est tout de même un signe de plus au Parlement Européen du mécontentement des populations face à la finance toute puissante,aux inégalités inadmissibles,au mépris de l’humain.

  2. Très bonne analyse Cécile. Attendons quelques mois pour voir ce qu’il en restera. Tous les enfants nés dans cette période apporteront ce renouveau tant attendu et réinventeront la société, et ce à l’échelle mondiale. Chaque chose en son temps!

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