ça déméninge !

L’altruisme, une tendance qui se confirme

Alain Decaux vient de mourir et c’est avec émotion que l’on se souvient qu’il fut le dialoguiste du film « Les Misérables » de Robert Hossein, magnifique adaptation du roman de Victor Hugo. Comment ne pas se rappeler la scène où Jean Valjean, ex-bagnard rejeté par tout le monde, se voit offrir la rédemption et la promesse d’un avenir meilleur grâce à l’altruisme du curé chez lequel il a trouvé refuge ?

 

Dans cette scène, c’est tout l’humanisme de Hugo qui s’exprime : donnez et faites preuve de compassion, la société ne s’en portera que mieux. Dans le roman, Jean Valjean le pauvre bougre contraint de voler pour subsister devient alors, grâce à l’altruisme de l’homme d’église, Monsieur Madeleine : un notable qui met sa fortune au service de la communauté. C’était au début du XIXe siècle…

L’altruisme est une composante humaine naturelle

Plus près de nous, les thèses se multiplient selon lesquelles l’altruisme est une donnée constitutive de l’être humain. Contrairement à ce que laisse supposer le darwinisme et le capitalisme, l’humain ne serait pas fondamentalement un être de compétition et d’égoïsme, pour lequel prévaut la loi du plus fort. Bien au contraire, il serait programmé pour être dans l’empathie et l’altruisme.

Ainsi, Jeremy Rifkin, dans son ouvrage « Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie », défend l’idée que les humains vivaient au départ dans un monde altruiste mais qu’ils ont perdu peu à peu cette capacité première. Face aux multiples catastrophes qui planent sur l’humanité, le penseur américain inscrit l’empathie et l’altruisme comme les deux vecteurs à même de changer le cours des choses de manière bénéfique.

« Depuis une vingtaine d’années, une vision neuve de la nature humaine émerge de la biologie et des sciences cognitives. Les dernières découvertes des spécialistes du cerveau et de l’apprentissage chez l’enfant nous obligent à revoir la vieille conception d’un être humain naturellement agressif, égoïste, utilitariste. Ces recherches montrent que nous sommes des animaux sociaux qui supportons mal la souffrance des autres et la destruction de ce qui vit, réagissons de concert, en vue de l’intérêt général, quand nous sommes menacés. Le retentissement mondial de la tragédie de Fukushima nous le confirme, de même que la priorité donnée aux enjeux humanitaires, écologiques et énergétiques dans tous les agendas politiques, ou encore le succès extraordinaire des réseaux sociaux de toutes sortes » expliquait-il dans une interview accordée au journal Le Monde en 2011.

Le documentaire « Vers un monde altruiste » fait le même constat et montre que les enfants, dès leurs premiers mois, font preuve d’empathie et d’altruisme.

altruisme

Les deux notions vont de pair, car sans empathie, point d’altruisme possible. C’est en effet grâce à notre capacité d’empathie que nous pouvons ressentir la souffrance ou la joie d’autrui, les comprendre, et par là-même être incités à les soutenir, les aider, leur faire plaisir. Un psychopathe se définit principalement par son manque d’empathie, ce qui l’empêche de concevoir la souffrance qu’il occasionne.

C’est pourquoi, dans certaines écoles indépendantes, l’accent est mis sur l’identification des émotions et le développement de l’empathie, deux compétences qui permettent un « vivre ensemble » nettement plus serein. Certaines personnes sont tellement empathiques que cela devient une souffrance au quotidien : elles « captent » les émotions de n’importe qui, les confondent avec les leurs, ne supportent pas les foules du fait du flot d’émotions qu’elles assimilent alors. A l’inverse, d’autres personnes ont une empathie peu développée, ce qui leur permet de n’avoir aucun scrupule. Nous sommes tous dotés au départ d’un « capital empathie » différent, selon notre héritage génétique, et celui-ci se développe plus ou moins en fonction de notre environnement. De ce fait, tout le monde n’est pas porté naturellement vers l’altruisme. Néanmoins, les épreuves de la vie, l’étude des sciences humaines, les relations interpersonnelles fortes peuvent développer de manière considérable notre « amour d’autrui ». L’altruisme se définit en effet ainsi, selon le dictionnaire Larousse : « souci désintéressé du bien d’autrui ».

Si l’altruisme se manifeste souvent lors de circonstances exceptionnelles, comme une catastrophe naturelle ou une guerre, il gagne cependant du terrain dans la sphère quotidienne. Des initiatives comme Wikipédia ou le développement du bénévolat en sont des exemples frappants. Le « Plaidoyer pour l’altruisme » de Mathieu Ricard s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires : le sujet est au cœur des préoccupations de nos contemporains.

« L’altruisme n’est pas qu’une valeur morale, c’est une valeur pragmatique.Elle est bien plus en adéquation avec la réalité que l’égoïsme ! L’égoïste se coupe de la réalité en imaginant qu’il est une entité autonome capable de vivre sans se préoccuper du sort des autres. De même, à l’échelle de l’évolution des espèces, il est prouvé que la coopération a toujours amené à des niveaux de complexité et de progrès bien plus élevés que la compétition. Autant de raisons pragmatiques qui prouvent que l’altruisme n’est pas un luxe, mais une nécessité. Et ça tombe bien, car cela correspond à l’aspect fondamental de l’être humain qu’est l’ouverture à l’autre », explique Mathieu Ricard dans une interview pour Psychologie magazine.

altruisme

L’altruisme a sa plateforme web avec Indigo

Une nouvelle plateforme web, à vocation internationale, est en train de voir le jour à l’issue de ce constat pragmatique. Elle s’appelle Indigo et elle n’a qu’une ambition : développer l’altruisme. Le principe en est simple : on s’inscrit, on voit qui a besoin d’aide (particulier ou association) et on se retrousse les manches. Sans autre récompense qu’un capital « good vibes », des points que l’on peut utiliser pour demander une aide ponctuelle à son tour. La générosité, l’altruisme, sont ainsi récompensés. A l’opposé du dicton « trop bon, trop con », la plateforme entend révolutionner les rapports humains en faisant de l’altruisme une valeur profitable et, surtout, valorisée. On sait en effet que les « gentils » sont souvent méprisés car suspectés de faiblesse. Avec Indigo au contraire, les plus dévoués seront les plus acclamés. « Plus tu donnes, plus tu es riche ! » est leur slogan. Les « points » accumulés par les membres n’ont toutefois aucune obligation à être utilisés.

Il existe déjà des systèmes d’échanges de service, que ce soit par internet ou par des associations tels que les SEL. La monnaie virtuelle créée par Indigo, valable dans plusieurs pays, participe de la même démarche. Mais la grande nouveauté d’Indigo, c’est l’ouverture de ces systèmes d’échanges sur une échelle géographique plus large, plus aisément accessible grâce à internet, avec une notion de « valeur ajoutée » pour les membres les plus actifs. Sur cette plateforme, Jean Valjean aurait été une véritable star !

L’application sera mise en service auprès du grand public vers la fin de l’année 2016. Mais les lectrices et lecteurs de Libellules Magazine peuvent d’ores et déjà en faire l’essai (version Bêta), en envoyant une simple demande à contact@indigo.world

Dans la même veine mais sans monnaie virtuelle, les accorderies fonctionnent sur le principe de l’échange de services par compte temps : on échange une heure de bricolage contre une heure de jardinage par exemple. Dans ces structures il s’agit moins de dons que d’échanges, l’altruisme n’est donc pas au coeur de leur dynamique.

photo-1422157245273-e08b638b4b00

Quels sont les freins à l’altruisme ?

Dans l’absolu, tout le monde considère l’altruisme comme une valeur morale de bon aloi et rares sont ceux qui prônent son éradication. Pourtant, devant les SDF qui mendient dans les rues des grandes villes ou l’afflux des migrants, par exemple, les réactions ne sont pas forcément très altruistes. Pourquoi ?

Carole Gayet-Viaud, sociologue, a étudié la question et décelé le phénomène du « vertige » qui peut paralyser notre volonté d’engagement devant la misère du monde : ces gens n’ont tellement rien que donner une pièce ou une aide ponctuelle semble dérisoire. Notre volonté de les aider se heurte alors au gouffre qui nous sépare de leur bien-être, lequel semble impossible à atteindre par un acte altruiste tel que donner un peu d’argent ou de la nourriture. C’est pourquoi beaucoup de gens ne font rien : cela ne servirait finalement « à rien » ou presque.

Le professeur de psychologie sociale Laurent Bègue explique quant à lui que certains facteurs externes sont propices au déclenchement de l’altruisme, tels que la bonne humeur, le beau temps, une bonne nouvelle, c’est à dire tout ce qui augmente notre propre sentiment de bien-être. Dès lors, on comprend bien que plus on est heureux, plus on est porté vers autrui et qu’à l’inverse, plus on est malheureux et plus on est centré sur soi. Une société de l’altruisme est donc une société du bonheur. C’est notamment de ce constat philosophique (Rousseau en parlait déjà au XIXe siècle) qu’est né le mythe du Progrès : rendons tous les hommes heureux matériellement, et de là découlera une société de l’amour et de l’entraide. Ce n’est hélas pas si simple…

jungle de calais

jungle de calais

Le psychologue Philippe Rushton, de l’Université Western Ontario, au Canada a par ailleurs démontré que l’altruisme dépend aussi de la densité humaine : plus l’environnement est concentré, avec une forte densité de population comme dans les grandes villes, plus la propension aux actes altruistes diminue. Manque de chance, c’est aussi dans les grandes villes que se trouve la plus grande concentration de nécessiteux. Ce paradoxe serait lié à l’anonymat des grandes villes et au besoin de « visibilité » de l’altruisme : on aiderait autrui pour montrer qu’on est une bonne personne. L’absence de témoins connus (voisins, entourage) ferait sensiblement diminuer cette générosité.
L’altruisme serait-il donc un égoïsme déguisé, une façon détournée pour l’ego de redorer son blason en utilisant le regard d’autrui ?
L’altruisme est un continent qui pose encore beaucoup de questions et qui reste sujet à maintes explorations, dans la mesure où il n’est pas pratiqué à grande échelle.
Crédits photo : pixabay

One Comment

  1. Pingback: Le futur de l'humanité est déjà sous nos yeux - Ecole de sagesse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>