ça déméninge !

Le dialogue social dans l’impasse ?

Le dialogue social, cher aux élus de gauche en principe, consiste à trouver un compromis entre des parties divergentes. Le site vie-publique en donne cette définition : « Comprend tous les types de négociation, de consultation ou d’échanges d’informations entre les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs sur des questions présentant un intérêt commun relatives à la politique économique et sociale. » Mais il semble bien que ce dialogue soit rompu, entre 49.3 d’un côté et exigence de retrait de la loi travail, de l’autre. Que se passe-t-il quand le dialogue social n’est plus possible ?

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Un dialogue de sourds

Quand la loi travail (El Kohmry) a été présentée cet hiver, elle a de suite suscité inquiétudes et levée de boucliers. Le dialogue social entre le gouvernement, les syndicats et les représentants du Médef a alors battu son plein. De nombreuses modifications ont été apportées à la première version de cette loi afin d’essayer d’apaiser la grogne. Mais ça n’a pas marché : les jeunes ont trouvé que cela ne suffisait pas, les représentants du Médef ont jugé qu’elle avait perdu tout intérêt avec ces changements. En fait, il n’y avait pas de dialogue possible, dans la mesure où les uns et les autres avaient non seulement des intérêts contraires, mais aussi des points de vue divergents. Pour faire vite, le Médef pense rentabilité et flexibilité quand le futur employé pense sécurité et pénibilité (correcte). En essayant de ménager la chèvre et le chou, le gouvernement n’est parvenu qu’à mécontenter beaucoup de monde. L’arbitrage est un art délicat…

Sans revenir sur les aspects de cette loi qui créent le mouvement social intense que l’on connait (voir ici pour plus d’infos), il est intéressant de constater que l’opinion française reste assez divisée sur cet échec du dialogue social. Pour les uns, ceux qui manifestent contre la loi sont des « fainéants qui devraient chercher du boulot », pour les autres le rejet de cette loi est devenu l’emblème d’un profond dégoût envers la classe politique et la société de consommation libérale.

dialogue social

Sur les réseaux sociaux, à chaque publication concernant le mouvement social, c’est un florilège de disputes entre partisans d’une « modernité » qu’ils appellent de leurs voeux, à l’américaine, et ceux qui ne peuvent tolérer ce qu’ils considèrent comme un retour à l’esclavage, faisant fi des acquis sociaux obtenus de haute lutte depuis le 19e siècle. Mais ce n’est pas un clivage gauche/droite qui s’exprime là, contrairement à ce qu’on pourrait croire. En effet, ceux qui soutiennent le mouvement social, soit 62 % des Français, sont majoritairement favorables à l’extrême gauche (88 %) ou à l’extrême droite (78 %), bien qu’une partie des Républicains l’approuvent également (43 %). Sans surprise, les moins enthousiastes sont ceux d’obédience socialiste.

Cette crise politique révèle donc un fait important : l’heure n’est plus au dialogue, au consensus, mais aux positions radicales, incarnées par les deux extrêmes de l’échiquier politique. Les plus démunis, ceux qui peinent à trouver ou à conserver un emploi (enchaînant les CDD et/ou les temps partiels) et dont les conditions de vie demeurent difficiles malgré les aides sociales – rappelons qu’il y a 1 million de travailleurs pauvres dans notre pays, vivant avec moins de 800 euros par mois, ainsi que plus de 8 millions de pauvres, soit 14 % de la population active – se positionnent pour la plupart contre la loi El Khomry et la société libérale. Mais ils ne sont pas les seuls, comme on l’a vu avec la fronde étudiante et lycéenne, ainsi qu’une partie de la classe moyenne présente dans les Nuit debout. L’ensemble des forces actives du pays est donc en train de se tourner vers une position radicale. Or qui dit radicalité dit manque de dialogue.

D’ailleurs, dans la cacophonie médiatique, les centristes se font remarquer par leur silence assourdissant.

Les conséquences de l’échec du dialogue social

Tandis que les syndicats restent fermes dans l’ensemble sur la demande de retrait de la loi, le gouvernement a négocié avec les routiers, l’aviation civile et la SNCF afin de « débloquer » la circulation dans le pays. Une stratégie payante puisqu’à l’heure actuelle la CFDT a levé son préavis à la SNCF, se félicitant d’un texte « encore plus favorable que celui existant », puis l’Unsa a suspendu le sien quelques jours plus tard. Mais pour la CGT et SUD, les dispositions actuelles ne sont pas préservées pour les cheminots.

absence de dialogue social

STRASBOURG, FRANCE – 19 mai 2016:

Cependant, avec l’Euro qui débute ce vendredi, la pression reste forte et de nombreuses perturbations sont à prévoir. Plusieurs organisations de taxis appellent à participer au mouvement, et côté pétrole, si l’approvisionnement des stations-service en carburant s’est amélioré, plusieurs raffineries restent à l’arrêt. Quant au secteur de l’énergie, ses salariés sont appelés à une nouvelle journée de grève et d’ « intervention sur l’outil de travail » jeudi. La semaine dernière, leur action s’était traduite notamment par une coupure d’électricité géante dans la région de Saint-Nazaire. Enfin, dans les transports parisiens, SUD devrait rejoindre vendredi la grève illimitée à la RATP lancée par la CGT jeudi dernier, et tous les syndicats de pilotes d’Air France appellent à la grève du 11 au 14 juin inclus pour défendre l’emploi et protester contre une modification de règles de rémunération.

On le voit, d’un côté comme de l’autre la détermination reste forte, et les rumeurs de démission de Manuel Valls n’y changent rien. Le grand raout de l’euro de football risque donc d’être perturbé mais, plus encore, la fracture entre une France qui ne veut pas céder aux diktats libéraux et celle qui se veut pragmatique va s’accentuer. On assiste bien à une ligne de partage entre deux conceptions du monde radicalement différentes.

Si les partis d’extrême gauche et d’extrême droite s’en félicitent – car le discrédit jeté sur le gouvernement leur procurera probablement des électeurs – il n’y a pourtant pas de quoi se réjouir.

Car ce n’est pas tant la prochaine élection présidentielle qui importe (contrairement à ce que la scène politique semble croire) mais bien le devenir du pays, qui se montre divisé et donc fragile. Sans dialogue social véritable, il ne peut y avoir qu’une suite ininterrompue de conflits et la déliquescence de l’unité nationale, déjà ébranlée par les attentats de 2015. Or sans unité nationale, un pays n’est plus qu’un chaos contenu entre des frontières.

 

Ironie du sort, Myriam El Kohmry est aussi ministre du… dialogue social. Une fonction dans laquelle elle ne s’illustre guère. La fronde menée contre la loi El Kohmry est donc aussi un appel fort au retour d’une démocratie plus bienveillante envers ceux qui la constituent : le peuple. Le pouvoir délégué aux représentants ne saurait être absolu, bien que les mandats ne puissent être annulés. Des représentants qui ne tiennent pas compte de ceux qui les ont mandatés ne représentent plus rien.

Or d’après un récent sondage, trois Français sur quatre se déclarent hostiles à la loi Travail. Un chiffre assez éloquent pour ne pas laisser place à l’ambiguïté. Dès lors, le refus du gouvernement de retirer cette loi peut s’apparenter à une forme de despotisme.

Et depuis 1789, les Français ont conservé la ferme intention de conserver vivantes les valeurs de la démocratie. Seul un référendum permettrait une sortie de crise, assurant aussi bien le respect de ces valeurs de la part du gouvernement que la légitime souveraineté dont se réclame le peuple.

Les manifestations du 14 juin iront très certainement dans le sens d’une telle revendication.

 

 

 

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