Santé au naturel

Notre poison quotidien : les pesticides

A l’occasion de l’inauguration de la Cité du vin à Bordeaux, le 31 mai dernier, des militants écologistes sont venus interpeller François Hollande sur la question des pesticides, en faisant un die in géant. Une manière spectaculaire de tirer la sonnette d’alarme devant un phénomène qui inquiète autant les agriculteurs que les consommateurs.

pesticides

En Gironde, un agriculteur répand ses produits phytosanitaires dans les vignes. Il n’a quasiment pas de protection.

La France s’avère championne des pesticides puisqu’elle se trouve être le premier consommateur de ces substances phytosanitaires en Europe, et quatrième au niveau mondial derrière les USA, le Brésil et le Japon. Avec 66 000 tonnes déversées chaque année, ce sont plus de 2 kilos par seconde, et 2,3 kilos de matière (engrais ou pesticides) par hectare de surface agricole ou horticole (source : Planetoscope). Pourtant, le Grenelle de l’environnement de 2008 prévoyait une baisse de moitié de l’usage des pesticides, à l’horizon 2018. Mais après un léger recul, les ventes sont reparties à la hausse : 5 % d’augmentation entre 2009 et 2013, 9 % de plus en 2013, 15 % de plus en 2015. Les recommandations gouvernementales et écologistes ne parviennent pas à enrayer le phénomène : les surfaces agricoles françaises demeurent saturées de pesticides (90 % de la consommation nationale).

 

Les agriculteurs, premières victimes des pesticides

 

Pourtant les utilisateurs de pesticides en sont les premières victimes. L’association Phyto-victimes, fondée en 2011 suite au décès de l’agriculteur Yannick Chénet, déplore la désinformation menée par le lobby des pesticides (UIPP) : les risques encourus par les utilisateurs de produits phytosanitaires sont clairement minimisés. « Des années de désinformation ont contribué à abaisser le niveau de conscience par rapport à la toxicité de produits des utilisateurs et à banaliser l’usage des produits » expliquent-ils.

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De plus, un rapport publié par les ONG PAN Europe et Générations Futures dénonce la manière dont l’autorité européenne en charge de l’évaluation d’un certain nombre de produits (EFSA), dont les pesticides, est infiltrée par les industriels et ne répond pas aux obligations légales. Autrement dit, les données scientifiques nécessaires à l’évaluation de la toxicité des produits autorisés manquent singulièrement de neutralité.

 

Ophélie Robineau, chargée de mission au sein de l’association dont l’objectif est d’aider les victimes de pesticides à obtenir la reconnaissance de leur maladie professionnelle, observe qu’il y a « de plus en plus de personnes qui nous contactent pour savoir si les pathologies dont elles souffrent ont un lien avec une exposition professionnelle aux pesticides ; qu’il y a des scientifiques qui s’attachent à faire avancer les connaissances sur les effets des pesticides sur la santé des travailleurs ; que des tableaux de maladie professionnelle faisant le lien avec les pesticides sont créés. Tout ça nous amène à penser que, même s’il y a une recrudescence des victimes des pesticides, nous sommes malheureusement encore loin d’avoir une vision complète des dégâts causés par ces produits sur la santé des professionnels ».

Une grande variété de maladies proviendrait des pesticides

« Nous retrouvons chez les personnes qui nous contactent des pathologies lourdes : de nombreuses maladies neurodégénératives et troubles neurologiques (dont parkinson), hypersensibilité chimique, leucémies, lymphomes, cancers du poumon, des reins, de la vessie, des testicules, du pancréas, de la prostate, de la peau … il est difficile de tout lister. Malheureusement, le lien entre les pesticides et toutes ces pathologies n’est pas toujours reconnu (souvent faute de données scientifiques) ce qui induit de vrais parcours du combattant pour ceux qui demandent une reconnaissance en maladie professionnelle » ajoute Ophélie Robineau.

Mais les agriculteurs ne sont pas les seuls concernés, et d’autres maladies touchent les personnes vivant à proximité des surfaces agricoles. Ainsi, selon une étude canadienne publiée en 2009[1], le risque de leucémie était doublé chez les enfants dont les mères ont été exposées professionnellement à des pesticides pendant la grossesse, par rapport à des enfants de femmes non exposées. Le risque était augmenté de 40% chez les agricultrices. Selon l’étude, l’exposition aux insecticides multiplie le risque de leucémie infantile par un facteur 2,7 et l’exposition à des herbicides par un facteur 3,7. De même le lien entre autisme infantile et pesticides s’est vu confirmé par une étude américaine[2] : plus la mère est exposée à ces substances, plus le risque d’autisme chez l’enfant à naître augmente.

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Sandrine, éducatrice spécialisée de 38 ans, est maman d’une petite fille de 4 ans et vit entourée des vignes qui font la gloire de la région bordelaise. Son inquiétude pour la santé de sa fille est permanente. « Vous savez que vous vivez entouré de vignes quand, dès le matin, lorsque vous ouvrez vos fenêtres, il y a une odeur de bubble-gum dans l’air. Vous vous attendiez à sentir l’air frais et propre de la campagne et vous respirez le produit chimique. La journée va être rythmée par le balai incessant des tracteurs. Leur bruit caractéristique de grosses souffleries vous invite à rester à l’intérieur afin d’éviter maux de têtes et nausées » regrette-t-elle. Sandrine voulait cultiver un potager bio, nourrir sa fille de la manière la plus saine possible, mais c’est peine perdue : « Les feuilles des plants de courgettes, tomates se retrouvent maculés de gouttelettes de produits phyto sanitaire utilisé par le vigneron voisin. Le pommier du jardin, le prunier, le noisetier, le noyer n’y échappent pas. Vous pensiez récolter de délicieux fruits naturels et bio, mais ils sont recouverts d’une couche de produits. Tout ce qui se trouve dehors est souillé. Le linge qui sèche dans le jardin est parsemé de petites tâches et « pue ». Non, le joli drap blanc ne sentira pas le frais du vent » enrage-t-elle. Pour Sandrine, le mythe d’une vie saine à la campagne a fait long feu.

Les consommateurs se rebellent

Le documentaire intitulé « Notre poison quotidien » réalisé en 2010 par la journaliste française Marie-Monique Robin aborde ces questions de santé publique et met en cause sans concessions l’utilisation des pesticides. Le succès de ce documentaire démontre l’intérêt des consommateurs, qui veillent de plus en plus à consommer des aliments non sulfatés. Plus récemment, le reportage d’Elise Lucet sur ce thème dans l’émission Cash Investigation, « Produits chimiques, nos enfants en danger » a suscité un véritable tollé.

 

Pourtant les acteurs du secteur agricole ne sont pas tous des inconscients. Bernard Farges, le président du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (Civb), assure par exemple qu’un important travail de pédagogie est fait pour que les viticulteurs utilisent moins de pesticides. « Ce n’est pas le Civb, ce n’est pas dans un bureau, qu’on va décider que tous les viticulteurs vont agir de manière différente ou qu’ils vont changer leurs pratiques. Pour cela, il faut les encourager, les former et les informer » explique-t-il. Et cela prend du temps.

Si le secteur du bio – sans pesticides ou presque – ne représente encore que 4 % de la production totale française (végétale et animale), les consommateurs se montrent de plus en plus nombreux à favoriser ce type d’aliments. Selon l’Agence Bio, en 2014, 88% des Français ont consommé des produits bio au moins occasionnellement (contre 75% en 2013), dont 62% au moins une fois par mois (contre 49% en 2013). Le bio fait aujourd’hui partie des habitudes des consommateurs français puisqu’ils ne sont plus que 12% à déclarer ne jamais consommer de bio (contre 25% en 2013 et 46% en 2003).

Si l’on en croit le baromètre Agence Bio/CSA, cette tendance ne fera que croître. En effet, 93% des consommateurs bio ont l’intention de maintenir leur consommation de produits bio dans les 6 prochains mois, tandis que 21% envisagent d’accroître leur consommation. Parmi ces 21%, 65% veulent augmenter la consommation de fruits et légumes bio, 40% la volaille, 39% le bœuf et le veau, 40% pour les fromages, 39% pour les autres produits laitiers et 37% pour les œufs.

Une contestation en hausse

Bien que les pratiques agricoles tardent à évoluer, du fait notamment d’une méconnaissance des alternatives existantes (comme la permaculture), les fabricants de pesticides n’ont pas le vent en poupe en France. Les manifestations contre Monsanto, grand pourvoyeur en la matière, attirent de plus en plus de monde. Le 21 mai dernier, des dizaines de milliers de personnes ont battu le pavé dans quarante villes françaises afin de montrer leur hostilité envers cette multinationale emblématique. Ce qu’elles réclament : l’interdiction pure et simple des pesticides (et des OGM).

Cette vindicte populaire a même gagné l’Assemblée nationale. Le 17 mars dernier, celle-ci a voté l’interdiction pure et simple des pesticides néonicotinoïdes, aux effets mortels pour les abeilles. Mais le Sénat, pour la seconde fois, a retiré cette mesure de la loi biodiversité. Raison invoquée : l’interdiction totale de ces pesticides serait néfaste pour les agriculteurs et l’économie. Le ministère de l’Agriculture s’est prononcé quant à lui pour une interdiction totale en 2020.

Le chemin sera long avant que pouvoirs publics et agriculteurs effectuent le virage zéro pesticides attendu par un nombre toujours croissant de consommateurs. Cependant, peu à peu, les mentalités évoluent, les études se multiplient, la prise de conscience s’amplifie, et l’on peut donc espérer qu’un jour viendra où nos assiettes et nos sols seront exempts de tous produits phytosanitaires toxiques.

[1] Donald Wigle et al., «A Systematic Review and Meta-analysis of Childhood Leukemia and Parental Occupational Pesticide Exposure» Environmental Health Perspectives, vol 117, n° 5, mai 2009

[2] Maternal Residence Near Agricultural Pesticide Applications and Autism Spectrum Disorders Among Children in the California Central Valley Eric M. Roberts, Paul B. English, Judith K. Grether, Gayle C. Windham, Lucia Somberg, and Craig Wolff. Env. Health Perspec. Juillet 2007

 

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