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Le grand bain, le film qui fait du bien

En ces temps de frimas et de morosité, rien de tel qu’une belle histoire qui nous regonfle d’espoir et d’amour de l’humanité. C’est ce que nous propose le premier film de Gilles Lellouche, « Le grand bain ».

Le grand bain : des hommes qui coulent sous le poids du désespoir

Le point de départ est banal : cinq hommes d’âge mûr (entre 35 et 55 ans) incarnent parfaitement la figure de l’anti-héros. Ils ont tous une vie misérable, pour différentes raisons. L’un fait honte à sa fille adolescente parce qu’il se prend pour une rock star alors qu’il ne joue que dans des salles des fêtes et vit dans un camping car. L’autre est un chef d’entreprise incapable de gérer, qui se repose entièrement sur son employé, et s’apprête à déposer le bilan pour la cinquième fois. Un troisième se montre odieux en toutes circonstances, blessé par un lien familial toxique. Un quatrième est en dépression nerveuse et au chômage depuis deux ans. Le dernier est un grand enfant très naïf qui a du mal à se faire respecter.

Ces cinq hommes n’ont pas d’espoir, pas de perspectives, pas de ressort. Ils se laissent couler de manière totalement passive, assistant avec impuissance à leur déchéance. Mais quelque chose de totalement improbable va les réunir, les souder, et leur donner la possibilité de rebondir : la natation synchronisée masculine. Le choix de cette discipline met en évidence leur perte de virilité, que leur entourage ne manque pas de souligner. C’est tout le rapport à ce qu’est un homme, un vrai, qui est exploré dans ce film très sensible, entre autres.

Toucher le fond pour mieux remonter

le grand bainLes métaphores et paraboles sont omniprésentes dans « Le grand bain ». Gilles Lellouche nous montre la décrépitude de ces hommes ordinaires par le biais de leurs vies qui partent à vau-l’eau, mais aussi à travers leurs prestations minables au sein de leur équipe de natation synchronisée. Ils ne sont pas du tout sportifs, n’ont aucune grâce, et on se demande vraiment ce qu’ils font là. La réponse est simple : ils se noient, au sens figuré.

Leur image sociale masculine semble s’être dissoute. Leurs enfants ne les respectent pas, leurs patrons, employés, ou collaborateurs non plus. Leurs couples partent à la dérive. Les femmes semblent bien plus viriles : elles sont présentées comme autoritaires, responsables, prenant tout en charge. Ainsi, leur entraineur est une jolie blonde (Virginie Elfira, époustouflante) qui les admoneste sans diplomatie mais de manière maternante. Elle sera remplacée au cours de l’histoire par une brune violente et très grossière (Leïla Bekhti, parfaite) qui les mènera à la baguette (au sens propre et figuré !). Ce sont ces femmes qui vont les guider vers une masculinité revisitée et triomphante.

La piscine dans laquelle s’évertuent les personnages – une brochette d’acteurs de premier ordre : Benoît Poelvoorde, Philippe Katerine, Guillaume Canet, Jean-Hugues Anglade, Mathieu Amalric – est un lieu hautement symbolique. Elle renvoie à l’expression « toucher le fond », quand plus rien ne semble pouvoir sauver l’individu, qu’il s’est noyé dans ses problématiques. Mais elle est aussi le lieu où ils vont pouvoir donner un coup de pied pour remonter à la surface, et reprendre leur vie en main. L’eau de la piscine peut aussi être considérée comme un liquide amniotique au sein duquel ces hommes vont préparer leur renaissance. Les deux entraîneuses (liées par une relation compliquée) figurent la Mère dans toute sa complexité : douce et fragile d’un côté (la Blonde), dure et impitoyable de l’autre (la Brune), alternance qui trouve son point d’orgue dans un autre personnage maternel : la mère de Laurent/Guillaume Canet, incarnée par Claire Nadeau.

Plonger dans le grand bain

Le titre du film évoque bien sûr la métaphore bien connue « plonger dans le grand bain », c’est à dire grandir, se dépasser, affronter ses peurs. Une première étape est franchie dans le vestiaire et le sauna de la piscine où ces loosers s’entrainent : ils parlent. Ils racontent leurs échecs, leurs peurs, leurs problèmes. La fragilité n’est plus vécue comme un tabou, dans l’intimité de ce cercle restreint. Oser se mettre à nu, au sens propre et figuré, sera le préalable à la renaissance attendue.

En décidant de participer au championnat du monde de natation synchronisée masculine, cette bande improbable franchit une seconde étape : affronter le regard des autres. Quoi de plus difficile dans une société de l’apparence, où « il faut avoir une Rolex avant cinquante ans sinon on a raté sa vie » ? Si ces cinq « ratés » y parviennent, c’est parce qu’ils sont en équipe, et qu’ils n’ont plus rien à perdre. Ils n’ont pas peur du ridicule parce que leur vie est déjà en miettes. Ensemble on est plus fort est l’un des messages clef de ce film poignant.

Mais oser être soi-même, se départir du regard social et conquérir sa sensibilité ne se fait pas en un tournemain. Chacun des personnages met toute son énergie dans les entraînements, répétant sans relâche la chorégraphie, se pliant à une discipline de fer et une intense activité physique. Après la thérapie de groupe dans le cocon du vestiaire vient le temps de la thérapie par le corps, réinvesti. Le dépressif a enfin quitté son canapé et ses interminables parties de Candy Crush pour se bouger, comme tous les autres. Il n’y a pas de miracle : pour sortir la tête de l’eau, il est nécessaire de faire des efforts, beaucoup d’efforts. Mettre sa fierté de côté et voir la réalité en face, oser l’affronter, cela demande de la rigueur et de la discipline. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut refaire surface.

Un grand bain de jouvence

Ce qui est particulièrement remarquable dans Le grand bain c’est la finesse du propos : on est très loin du sempiternel héros américain qui sauve le monde, et pourtant ces cinq hommes suscitent l’admiration et le respect. En parvenant à dépasser leurs peurs très communes, ils grandissent et atteignent la perfection dans le défi qu’ils se sont lancés. En cela, ils se montrent héroïques car il est finalement plus difficile d’affronter le mépris d’une société toute entière, pétrie de préjugés, plutôt que quelques « méchants ».

On pleure et on rit pendant les deux heures que durent Le grand bain. L’humour n’est pas en reste, et quelques répliques sont destinées à devenir culte. C’est un grand bain émotionnel dans lequel nous plonge Gilles Lelouche, dont on ressort tremblant de gratitude. En effet, la réussite de ces hommes qui, à travers leur défi farfelu, ont su se réconcilier avec eux-mêmes et avec le monde, indique la voie à suivre. C’est d’abord en se respectant soi-même et en cessant de courir après des rêves de réussite imposés – stéréotypes tels que la rock star, le chef d’entreprise ou l’employé modèle – que l’on accède à la joie, au respect d’autrui et à l’amour. C’est en dépassant le carcan d’une virilité obsolète, en acceptant sa vulnérabilité, que l’être humain s’épanouit, et ce qu’il soit un homme ou une femme.

Ce film est donc un véritable bain de jouvence car il nous autorise à croire de nouveau en la coopération – dans une société si individualiste – et au dépassement de soi pour autre chose que des biens matériels ou la célébrité. L’exploit accompli par nos cinq anti-héros n’est pas de réussir leur défi, mais bien de retrouver leur âme. Et ça donne envie d’en faire autant.

 

 

 

 

 

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